Marie Docher : pourquoi les lesbiennes sont-elles invisibles ?
Le 21 mars 2025, Marie Docher publie Pourquoi les lesbiennes sont invisibles (Éditions Seuil, 2025), un ouvrage incisif qui analyse en profondeur l’effacement des lesbiennes dans l’espace public, culturel et intellectuel. Photographe, réalisatrice et militante féministe, elle consacre son travail à rendre visibles celles que l’histoire, les médias et les institutions relèguent à la marge. Lauréate de la grande commande photographique de la Bibliothèque nationale de France La France sous leurs yeux, elle a aussi cofondé LaPartDesFemmes, un collectif engagé pour la reconnaissance des femmes dans la photographie. En 2021, elle est nommée chevaleresse des Arts et Lettres, une distinction qui contraste avec la réalité d’un milieu où les lesbiennes restent largement marginalisées et sous-financées.
Dans cet entretien accordé à Enflammé.e.s le 12 mars 2025, Marie Docher décrypte les mécanismes d’invisibilisation analysés dans son livre : désintérêt institutionnel, résistances culturelles, plafonds de verre et silences médiatiques. Elle revient sur le manque de reconnaissance des artistes lesbiennes, la censure numérique, et les menaces que font peser les politiques réactionnaires sur leurs droits. Alors que l’Observatoire de l’égalité dans la culture met en lumière des inégalités persistantes, elle interroge les stratégies à adopter pour briser ce cycle d’effacement et imposer la visibilité lesbienne.
La photographe, réalisatrice et activiste féministe et lesbienne française Marie Docher (Emmanuelle Marchadour)
Pourquoi les lesbiennes sont invisibles propose une analyse minutieuse de l’effacement des lesbiennes dans l’espace public et culturel. Quels mécanismes concrets perpétuent cette invisibilisation aujourd’hui ? En quoi cela dépasse-t-il le simple manque de représentation ?
C’est le cœur du livre. On pourrait croire qu’en 2025, avec les progrès des luttes féministes et LGBTQIA+, la visibilité lesbienne serait une évidence. Ce n’est pas le cas. Je n’ai pas travaillé spécifiquement sur l’espace public – Sarah Jean-Jacques, qui a cofondé l’Observatoire de la lesbophobie, a récemment soutenu une thèse sur les lesbiennes en Île-de-France et en parle très bien. Mais ce qui m’intéresse, c’est comment cette invisibilisation se rejoue dans la culture et les milieux artistiques.
Il y a un véritable désintérêt pour les récits lesbiens. À la sortie de mon livre Et l’amour aussi (Éditions La Déferlante, 2023), j’ai participé à des dizaines de rencontres, dans des festivals, des librairies, des événements militants. J’y ai croisé très peu d’hommes et quasiment aucune femme hétérosexuelle. Or, ce livre était conçu pour toucher un large public. À Clermont-Ferrand, lors d’une exposition où mes photos étaient affichées dans l’espace public, les visiteurs ont découvert les témoignages de femmes lesbiennes sans savoir, au départ, qu’ils allaient être confrontés à ce sujet. Là, oui, les réactions étaient plus diverses, y compris d’hommes hétéros. Ce que cela montre, c’est qu’il y a une absence totale de curiosité, et c’est ça qui perpétue notre invisibilisation.
En vous lisant, j’ai eu l’impression que cette invisibilisation n’était pas simplement une conséquence du patriarcat, mais qu’elle relevait presque d’un projet politique. Est-ce votre lecture des choses ?
C’est une vraie question. Est-ce une stratégie organisée, ou bien un simple produit du patriarcat qui s’auto-entretient ? Je ne peux pas trancher, mais ce qui est certain, c’est que cette invisibilisation est entretenue, y compris par ignorance. L’exemple des grands médias est frappant : ils ont donné de la visibilité à Alice Coffin lorsqu’elle a publié Le Génie lesbien (Éditions Grasset) en 2020, et depuis, ils considèrent que la question de l’invisibilisation lesbienne est « réglée ».
L’université illustre aussi très bien ce phénomène : des doctorantes en histoire ou en sociologie me contactent régulièrement, car elles peinent à trouver des directeur.rice.s de recherche prêts à encadrer des thèses sur les lesbiennes. C’est un sujet qui ne semble pas « valoir » la peine d’être étudié. Ce désintérêt institutionnel alimente notre effacement.
Pourquoi les lesbiennes sont invisibles a été publié le 21 mars 2025 aux Éditions Seuil.
Nous assistons à une montée des droites conservatrices en Europe et aux États-Unis. Pensez-vous que l’invisibilisation des lesbiennes s’accentue dans ce climat politique ?
C’est certain, et ce n’est pas une projection lointaine : ces idées prospèrent déjà en France, en Allemagne, en Autriche. Quand on voit qu’en Italie, les mères non biologiques ont été effacées des livrets de famille sous Giorgia Meloni, on comprend que les acquis sont précaires.
Il y a aussi une ironie amère : dès qu’une figure lesbienne d’extrême droite émerge, elle est immédiatement mise en avant. On en parle abondamment. Mais les lesbiennes engagées à gauche ou féministes, elles, restent reléguées à la marge.
Le plafond de verre lesbien dans la culture
L’édition 2025 de l’Observatoire de l’égalité entre les femmes et les hommes dans la culture montre que les femmes restent minoritaires aux postes de direction et perçoivent 25 % de financements en moins que les hommes. Ces écarts sont encore plus marqués pour les créatrices lesbiennes. Peut-on parler d’un plafond de verre lesbien dans la culture ?
C’est même pire qu’un plafond de verre. J’ai vu, dans le milieu de la photographie, des lesbiennes talentueuses qui ne revendiquent jamais leur orientation, car elles savent que ce n’est pas un avantage. Moi-même, avec Et l’amour aussi, j’ai réalisé l’un des projets photographiques les plus visibles de la grande commande du ministère de la Culture. Et pourtant, aucune institution ne m’a acheté de tirages, sauf la bibliothèque Marguerite Durand pour ses archives féministes.
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Le 7 mars 2025, à l’occasion de la Journée internationale des droits des femmes, Rachida Dati, ministre de la Culture, a présenté le Nouveau Plan de lutte contre les violences et le harcèlement sexistes et sexuels (VHSS) dans la culture. Ce plan, qui s’inscrit dans la continuité des engagements pris depuis l’affaire Weinstein et le mouvement #MeToo, vise à renforcer les dispositifs de prévention, de signalement et de sanction au sein des institutions culturelles et des entreprises du secteur.
Dans le même temps, le ministère a dévoilé les chiffres de l’édition 2025 de l’Observatoire de l’égalité entre les femmes et les hommes dans la culture et la communication. Créé en 2013, cet outil est devenu une référence pour mesurer la place des femmes dans le paysage culturel français. L’édition 2025 repose sur plus de 700 indicateurs, couvrant un large spectre de domaines : présence des femmes aux postes de direction, accès aux financements, reconnaissance artistique, formation, salaires et programmation culturelle.
Les conclusions de cette édition révèlent des disparités persistantes :
39 % des postes de direction des établissements culturels publics sont occupés par des femmes, avec des écarts importants selon les disciplines.
Les femmes perçoivent 25 % de financements en moins que leurs homologues masculins pour leurs projets artistiques et culturels.
Le plafond de verre est particulièrement marqué dans les domaines du spectacle vivant, du cinéma et de la photographie, où les femmes sont sous-représentées parmi les lauréats de prix et les postes décisionnels.
Alors que les avancées vers l’égalité progressent lentement, l’invisibilisation des lesbiennes dans ces statistiques et dans les politiques publiques demeure une question centrale. L’Observatoire ne distingue que très rarement les créatrices lesbiennes, laissant dans l’ombre les discriminations spécifiques qu’elles subissent, notamment en termes d’accès aux ressources et de reconnaissance institutionnelle. C’est précisément ce point aveugle des politiques culturelles que Marie Docher dénonce dans son livre Pourquoi les lesbiennes sont invisibles.
Vous insistez sur l’importance du mot « lesbienne », longtemps relégué au champ du tabou ou de la pornographie. Où en est-on en 2025 dans sa réappropriation ?
C’est un mot fondamental, car il est politique. Être homosexuelle, c’est un état. Être lesbienne, c’est un positionnement. C’est d’ailleurs pour cela que tant de femmes évitent encore de l’utiliser.
Sur les réseaux sociaux, cela reste un mot censuré. L’entreprise Meta [N.D.L.R la maison mère de Facebook, Instagram et WhatsApp] a dû reconnaître qu’elle invisibilisait les comptes de militantes lesbiennes. Moi-même, depuis que je mets le mot « lesbienne » dans mes posts, leur portée a chuté. C’est un effacement algorithmique qui s’ajoute à l’invisibilisation sociale. Cela risque de s’accentuer avec la réélection de Donald Trump.
Finalement, êtes-vous optimiste pour l’avenir ?
Ce qui me donne espoir, c’est la nouvelle génération. À La Fémis, l’École nationale supérieure des métiers de l'image et du son, qui forme les futures réalisatrices et techniciennes du cinéma, on voit émerger des réalisatrices lesbiennes brillantes. Mais elles devront encore se battre pour exister. Le chemin est long, mais il y a une prise de conscience.