Le féminisme d’État en France et au Québec : bilan d’un demi-siècle d’institutionnalisation avec Anne Revillard
Le 4 mars 2025, Enflammé.e.s a rencontré Anne Revillard, professeure de sociologie à Sciences Po, chercheuse spécialiste des politiques publiques d’égalité et directrice du Laboratoire interdisciplinaire d’évaluation des politiques publiques (LIEPP). Elle est également membre du Centre de recherche sur les inégalités sociales (CRIS) et s’est distinguée par ses travaux sur l’articulation entre droit, action publique et transformations des inégalités de genre et de handicap.
En 2016, elle a publié La cause des femmes dans l’État. Une comparaison France-Québec (Éditions Presses universitaires de Grenoble), un ouvrage qui fait aujourd’hui référence sur la manière dont les institutions publiques ont intégré — ou non — les revendications féministes des années 1960 aux années 2010. À travers une approche comparative, elle y analyse la construction du féminisme d’État en France et au Québec, ainsi que la capacité de ces institutions à défendre les droits des femmes face aux résistances politiques et administratives.
Si elle a cessé de travailler sur ces questions depuis une dizaine d’années, son regard historique permet de revenir sur des décennies de luttes pour l’égalité. Comment ces institutions ont-elles émergé sous l’impulsion des mouvements féministes ? Quels leviers ont-elles pu mobiliser pour influer sur les politiques publiques ? Face aux alternances politiques et aux résistances institutionnelles, ont-elles réussi à imposer la cause des femmes au sein de l’État ?
Dans cet entretien, elle revient sur son travail, les dynamiques qui ont structuré le féminisme d’État, et les leçons que l’on peut tirer aujourd’hui de cette institutionnalisation des luttes féministes. Une plongée passionnante dans les coulisses des politiques publiques féministes.
Anne Revillard, professeure de sociologie à Sciences Po, chercheuse spécialiste des politiques publiques d’égalité et directrice du Laboratoire interdisciplinaire d’évaluation des politiques publiques (LIEPP) (Anne Revillard)
Dans les années 1960-1970, la création des premières institutions du féminisme d’État n’a pas été spontanée : elle a été portée par la pression des mouvements féministes et encouragée par des impulsions internationales. Comment ces dynamiques ont-elles concrètement façonné les politiques en France et au Québec ?
Avant toute chose, il est essentiel de préciser ce que l’on entend par féminisme d’État, un concept qui ne fait pas l’objet d’une définition unique en science politique. Pour ma part, je l’emploie de manière descriptive pour désigner les institutions publiques consacrées aux droits des femmes et à la promotion de l’égalité des sexes. Dans cet ouvrage, mon objectif a été d’examiner leur émergence et leur évolution en France et au Québec.
Leur mise en place repose sur trois dynamiques majeures :
Une transformation sociale profonde, amorcée dès les années 1950-1960, avec une augmentation significative du nombre de femmes accédant à l’emploi et aux études supérieures, ainsi qu’une mobilisation croissante dans l’espace public.
L’influence décisive des mouvements féministes, qui ont exercé une pression sur les gouvernements pour inscrire les droits des femmes à l’agenda politique et institutionnel.
Un contexte international favorable, marqué par des impulsions venues de l’ONU et par le transfert d’exemples étrangers, notamment états-unien.
Le Québec illustre bien ces dynamiques. La création du Conseil du statut de la femme en 1973 s’inscrit dans ce mouvement. Cette initiative s’inspire d’un modèle américain : sous la présidence de John F. Kennedy, une commission avait mené une enquête approfondie sur la situation des femmes. Reprenant cet exemple, des militantes canadiennes ont obtenu la mise en place d’une commission fédérale, la commission Bird, qui a ensuite recommandé la création d’institutions provinciales.
En France, la première institution féministe d’État est le Comité du travail féminin, créé en 1965 sous l’impulsion de Marcelle Devaud à partir du modèle du Women’s bureau états-unien. Un point notable est que cette initiative précède les grandes mobilisations féministes des années 1970. En réalité, dès cette époque, des militantes issues de la droite modérée occupaient déjà des postes électifs et administratifs, leur permettant de porter des revendications féministes au sein même des institutions publiques.
La Révolution tranquille au Québec a été un facteur déterminant dans l’institutionnalisation des revendications féministes. Pourquoi ce contexte a-t-il permis un engagement plus fort de l’État québécois que de l’État français ?
La Révolution tranquille a marqué un changement majeur au Québec, où l’État a progressivement pris en charge des secteurs autrefois dominés par l’Église, notamment l’éducation, la santé et les services sociaux. Cette transformation a modifié en profondeur les rapports entre l’État et la population féminine, posant la question de l’émancipation des femmes dans un nouvel ordre politique et social.
Deux dynamiques historiques de long terme expliquent ainsi pourquoi le féminisme d’État québécois s’est structuré de manière plus solide qu’en France.
La première tient à la rivalité historique entre l’Église et l’État dans leur relation aux femmes. Pendant des décennies, le clergé a exercé une influence dominante sur les structures sociales et familiales, définissant les rôles féminins selon une vision conservatrice. Avec la Révolution tranquille, le gouvernement québécois, en reprenant en main les politiques sociales, a dû affirmer son autorité et proposer un modèle alternatif aux normes imposées par le clergé. Ce contexte a ouvert un espace institutionnel pour intégrer progressivement les revendications féministes dans les politiques publiques.
La seconde dynamique repose sur la question nationale québécoise et l’enjeu de l’indépendance. Dans un contexte où la souveraineté du Québec devenait une cause politique majeure, le gouvernement a intégré les droits des femmes dans son projet afin de mobiliser un électorat féminin essentiel. Les responsables politiques indépendantistes étaient pleinement conscientes qu’il fallait garantir des avancées en matière d’égalité pour rallier les femmes au projet souverainiste. Le féminisme d’État est donc devenu un élément structurant de la stratégie politique du Québec, ce qui a renforcé sa légitimité et sa stabilité institutionnelle.
Ainsi, le féminisme d’État québécois s’est construit sur des bases solides, bénéficiant d’une continuité institutionnelle plus marquée qu’en France. À l’inverse, dans l’Hexagone, les changements de majorité ont conduit à des restructurations fréquentes des instances dédiées aux droits des femmes, fragilisant leur capacité d’action et d’influence.
-
La Révolution tranquille est une période de modernisation rapide du Québec qui débute en 1960 avec l’arrivée au pouvoir du Parti libéral de Jean Lesage, après plus d’une décennie de gouvernement conservateur sous l’Union nationale. Son slogan, « C'est le temps que ça change », illustre l’élan réformiste qui caractérise ces années.
Cette période marque un tournant majeur pour l’État québécois, qui prend en charge des domaines jusque-là sous l’emprise de l’Église catholique, notamment l’éducation, la santé et les services sociaux. Le gouvernement québécois met également en place des réformes économiques d’envergure, dont la nationalisation de l’électricité en 1963 sous l’impulsion de René Lévesque. Cette politique, incarnée par Hydro-Québec, vise à garantir une autonomie économique aux Québécois francophones et s’inscrit dans un nationalisme économique affirmé, résumé par la formule « Maîtres chez nous ».
En parallèle, la Révolution tranquille transforme profondément la place des femmes dans la société québécoise. La réforme du Code du travail et l’adoption de la Loi 16 (1964) améliorent leurs droits, notamment en mettant fin au statut juridique inférieur des femmes mariées. L’accès à l’éducation est facilité avec la création du ministère de l’Éducation, et l’État québécois commence à reconnaître la nécessité d’intégrer pleinement les femmes au marché du travail et de leur garantir une autonomie économique.
Ces transformations ont eu des répercussions majeures sur les politiques publiques d’égalité au Québec. Contrairement à la France, où l’égalité professionnelle a dominé l’agenda politique féministe, le Québec a développé une approche plus large, intégrant les droits sociaux et économiques des femmes dans une perspective d’autonomie globale. Cette différence de paradigme influence encore aujourd’hui les politiques féministes des deux États.
En France, la mise en place d’institutions comme le Comité du travail féminin et le ministère des Droits des femmes a été plus fluctuante. Pourquoi cette instabilité et quelles en ont été les conséquences ?
Contrairement au Québec, où le féminisme d’État s’est structuré de manière plus stable, la France a connu une instabilité institutionnelle chronique, largement liée aux alternances politiques. Chaque nouveau gouvernement a cherché à imprimer sa marque sur les politiques d’égalité, entraînant des restructurations successives des instances dédiées aux droits des femmes. Plutôt que de construire une continuité dans l’action publique, ces changements fréquents ont freiné l’élaboration d’une stratégie cohérente à long terme.
Un exemple frappant est la suppression du Comité du travail féminin en 1984 par Yvette Roudy, alors ministre des Droits des femmes sous François Mitterrand. Ce comité, qui jouait un rôle clé dans l’analyse des inégalités professionnelles, a été dissous au profit d’une nouvelle structuration jugée plus adaptée aux priorités du moment. Si cette réforme traduisait une volonté de modernisation, elle illustre aussi la difficulté qu’a eue la France à inscrire ses politiques d’égalité dans la durée. À chaque changement de majorité, les institutions ont été réorganisées, parfois supprimées, empêchant ainsi une consolidation des dispositifs mis en place.
L’autre conséquence de cette instabilité réside dans les fortes variations des moyens budgétaires alloués aux politiques d’égalité. Les administrations en charge des droits des femmes ont souvent dû composer avec des financements irréguliers, rendant difficile la mise en œuvre de réformes ambitieuses. Cette précarité structurelle a limité leur capacité d’action, freinant certaines initiatives avant même qu’elles n’aient le temps de produire des effets durables.
Pourtant, malgré ces bouleversements, une forme de stabilité a été préservée grâce à l’administration dédiée aux droits des femmes. Bien que remodelée à plusieurs reprises, elle a maintenu une mémoire des politiques mises en place, garantissant un certain suivi des actions engagées. Ce travail des fonctionnaires a permis d’éviter que chaque alternance politique ne signifie un retour à zéro, assurant une continuité minimale dans l’action publique en faveur de l’égalité entre les femmes et les hommes.
Les femmes qui ont investi ces institutions venaient-elles principalement du militantisme, du monde politique ou administratif ? Quel a été l’impact de leurs parcours ?
Le profil des femmes intégrant ces institutions a évolué de manière significative au fil des décennies. Dans les années 1980, sous l’impulsion d’Yvette Roudy, les recrutements étaient majoritairement issus du militantisme féministe. Beaucoup de celles qui avaient pris part aux luttes des années 1970 ont intégré ces administrations, apportant avec elles une approche revendicative et engagée des politiques d’égalité. Ce choix traduisait une volonté politique de faire entrer les combats féministes au sein même de l’appareil d’État.
Avec le temps, un processus de professionnalisation s’est enclenché. Les recrutements ont progressivement suivi des procédures administratives plus classiques, attirant davantage de profils issus de la fonction publique que du militantisme. Mais cela ne signifie pas pour autant une disparition de l’engagement féministe au sein des institutions. Travailler sur les droits des femmes dans un cadre institutionnel a conduit de nombreuses fonctionnaires, même sans engagement préalable, à développer une sensibilité aux enjeux de genre. Loin d’un militantisme traditionnel, cette prise de conscience s’est souvent traduite par une implication plus discrète, mais ancrée dans les pratiques administratives et les décisions politiques.
Aujourd’hui, l’essor des études de genre a encore modifié le profil des personnes rejoignant ces administrations. De plus en plus de recrues sont déjà formées aux problématiques féministes par leur parcours académique. Cette évolution témoigne de l’institutionnalisation progressive des savoirs féministes, qui se diffusent désormais dans la formation des cadres de la fonction publique.
La cause des femmes dans l’État. Une comparaison France-Québec (2016, Éditions Presses universitaires de Grenoble), un ouvrage qui fait aujourd’hui référence sur la manière dont les institutions publiques ont intégré — ou non — les revendications féministes des années 1960 aux années 2010.
Féminisme d’État : entre militantisme et action publique
Les institutions du féminisme d’État ne se contentent pas de relayer les revendications féministes : elles agissent aussi de l’intérieur, en développant leurs propres stratégies d’influence. Comment construisent-elles cette forme de militantisme au sein même de l’État ?
Pendant longtemps, les recherches sur le féminisme d’État ont surtout perçu ces institutions comme de simples canaux de transmission plus ou moins efficaces des revendications féministes vers l’action publique. Or, cette vision minimise leur rôle propre dans l’élaboration des politiques d’égalité. Plutôt que de se limiter à un rôle de relais, ces institutions développent leurs propres stratégies d’influence et s’imposent comme des acteurs militants à part entière au sein de l’État.
Leur principal levier d’action repose sur l’expertise critique. En produisant des savoirs et en analysant les inégalités, elles ne se contentent pas de documenter une réalité : elles construisent des arguments qui légitiment et justifient la nécessité de réformes. Cette capacité d’expertise leur permet d’alimenter le débat public tout en exerçant une pression sur les décideurs politiques. Toutefois, la manière dont elles mobilisent cette expertise varie selon leur statut.
Les conseils consultatifs, comme le Conseil du statut de la femme au Québec ou le Haut Conseil à l’Égalité en France, disposent d’une plus grande autonomie de parole. Ils ont la possibilité de critiquer ouvertement les décisions gouvernementales et d’intervenir dans le débat public. Le Conseil du statut de la femme, par exemple, s’est imposé depuis les années 1970 comme un acteur incontournable de l’évaluation des politiques publiques sous l’angle du genre, grâce à son indépendance relative et à ses ressources solides. En France, des structures similaires remplissent un rôle comparable, mais avec des moyens plus limités, ce qui restreint leur influence.
À l’inverse, les institutions rattachées à l’exécutif, comme le ministère des Droits des femmes en France ou le Secrétariat à la condition féminine au Québec, doivent composer avec des contraintes politiques et administratives plus fortes. Leur action repose davantage sur un travail d’influence en coulisses : elles cherchent à intégrer la question de l’égalité dans les politiques publiques par des interventions dans les échanges interministériels, des propositions d’amendements législatifs ou des négociations avec d’autres départements gouvernementaux. Cette influence passe souvent par une diplomatie de long terme, où chaque avancée se construit progressivement à travers le dialogue et la persuasion.
Le féminisme d’État ne se contente donc pas de réagir aux mobilisations féministes extérieures : il s’inscrit dans une dynamique d’influence propre, au sein même des institutions publiques. Mais les institutions peuvent aussi s’appuyer sur les mobilisations féministes externes pour renforcer leur capacité d’action et contourner les résistances internes à l’administration. Cette interaction entre féminisme d’État et luttes sociales fait partie intégrante de la manière dont ces institutions négocient leur place et leur influence.
“Le féminisme d’État oscille donc entre expertise, lobbying et mobilisation indirecte. Pour maintenir leur influence, ces institutions doivent constamment négocier entre engagement et contraintes administratives, cherchant à inscrire durablement l’égalité dans l’action publique sans remettre en cause leur propre légitimité au sein de l’État.” — Anne Revillard
La montée des mouvements masculinistes a conduit certaines institutions féministes d’État à adopter un discours plus « neutre », insistant sur l’égalité plutôt que sur la condition féminine. Peut-on voir cela comme un affaiblissement du féminisme d’État ?
À l’époque où j’ai travaillé sur cette question, ce phénomène était particulièrement visible au Québec. Face aux critiques des groupes masculinistes, certaines institutions ont modifié leur langage, remplaçant progressivement l’expression de « condition féminine » par un discours plus neutre centré sur l’égalité. L’objectif était d’éviter un rejet trop marqué et de rendre ces politiques plus acceptables auprès d’un public perçu comme devenu plus sceptique.
En France, l’impact de ce glissement a été moins marqué, car le vocabulaire officiel y était déjà plus neutre : on parle historiquement d’« égalité professionnelle » plutôt que de « condition féminine ».
Mais si le discours évolue, cela ne signifie pas nécessairement un bouleversement des actions menées. Ces institutions continuent à structurer la lutte pour l’égalité, même dans un contexte plus contraint.
Pour faire avancer les politiques d’égalité, ces institutions ne peuvent pas toujours agir directement et doivent souvent influencer d’autres ministères. Quelles stratégies ont-elles mises en place pour y parvenir, et sur quels dossiers leur impact a-t-il été le plus significatif ?
Il est difficile de mesurer précisément quelle stratégie a été la plus efficace, car leur force réside avant tout dans leur complémentarité. Plutôt que de reposer sur une méthode unique, ces avancées sont le fruit d’une combinaison d’actions adaptées aux rapports de force et aux contextes politiques du moment. Les réformes les plus marquantes sont généralement le résultat d’une convergence entre mobilisation féministe, expertise institutionnelle et lobbying interne auprès des décideurs.
L’exemple de la loi sur la parité en politique en France illustre bien cette dynamique d’influence plurielle. Cette réforme a été obtenue grâce à une articulation efficace entre plusieurs stratégies, bien mise en évidence par Laure Bereni. D’un côté, les mobilisations féministes dans la société civile ont multiplié les campagnes de sensibilisation, tribunes et manifestations, contribuant à faire émerger la question dans l’espace public. En parallèle, des institutions comme l’Observatoire de la Parité entre les femmes et les hommes ont produit une expertise qui a démontré, chiffres à l’appui, la sous-représentation des femmes en politique et la nécessité d’une réforme. Enfin, des actrices du féminisme d’État ont mené un travail de lobbying interne, engageant des négociations avec les ministères et les partis politiques pour lever les blocages institutionnels et inscrire la question dans l’agenda gouvernemental. C’est cette synergie entre mobilisation extérieure et action institutionnelle qui a permis d’obtenir une avancée politique majeure.
Ce modèle d’action a également été déterminant dans la reconnaissance des violences faites aux femmes comme enjeu central des politiques publiques. Ce basculement ne s’est pas fait du jour au lendemain : il a été le fruit d’une pression continue des associations féministes, qui ont imposé la question dans le débat public, mais aussi d’un relais institutionnel qui a traduit ces revendications en mesures concrètes. Pendant longtemps, ces violences ont été perçues comme un problème privé, extérieur au champ politique. Il a fallu un travail patient d’expertise, de plaidoyer et de lobbying pour transformer cette perception et en faire une priorité de l’action publique.
Cette combinaison entre expertise, lobbying interne et soutien aux mobilisations sociales a prouvé son efficacité sur d’autres dossiers, notamment au Québec en matière de droit civil et de réformes des politiques familiales. Si ces institutions ne disposent pas toujours d’un pouvoir de décision direct, elles ont su inscrire l’égalité dans le temps long des politiques publiques, en influençant progressivement les normes et les pratiques institutionnelles.
Souvent reléguées en marge du pouvoir, avec des moyens limités et une influence politique restreinte, ces institutions ont dû composer avec de nombreuses contraintes. Comment cette position en périphérie de l’État a-t-elle freiné leur capacité d’action et leur impact sur les décisions gouvernementales ?
Ces institutions occupent une place fragile au sein de l’appareil d’État : chargées de défendre les droits des femmes, elles restent souvent marginalisées dans les structures gouvernementales et disposent de peu de moyens pour agir. En France, notamment, les conseils consultatifs comme le Haut Conseil à l’Égalité fonctionnent avec des ressources limitées, reposant largement sur l’engagement de membres bénévoles et d’un personnel restreint. Malgré leur rôle essentiel dans la production d’expertise et de recommandations, leur faible poids politique les expose aux décisions budgétaires et aux changements de majorité.
Cette position en périphérie du pouvoir limite leur capacité d’action de plusieurs façons. Ne disposant d’aucun pouvoir contraignant, elles ne peuvent ni imposer des réformes ni obliger les ministères à intégrer une approche féministe dans leurs politiques. Leur influence repose donc exclusivement sur leur capacité à convaincre et à démontrer l’ampleur des inégalités à travers leur expertise.
“Le contraste avec le Québec est significatif. Si le Conseil du statut de la femme y possède un rôle consultatif similaire à ses homologues français, il a longtemps bénéficié d’un budget bien plus conséquent dédié à la recherche, ce qui lui a permis de produire une expertise approfondie et d’exercer une influence réelle sur les débats publics et les décisions gouvernementales.” — Anne Revillard
Un autre facteur déterminant est la place dans la hiérarchie ministérielle. L’influence de ces institutions varie selon leur rattachement et le soutien — ou non — du chef de l’exécutif. Un gouvernement peu enclin à promouvoir l’égalité peut facilement restreindre leur action en réduisant leur budget, en limitant leur champ d’intervention ou en les plaçant sous l’autorité d’un ministère moins influent.
Ces institutions doivent donc en permanence légitimer leur existence. Sous-dotées en ressources et souvent perçues comme trop militantes, elles doivent pourtant réussir à se faire entendre dans un appareil d’État qui ne leur accorde qu’une place limitée. Leur action repose ainsi sur une stratégie d’influence constante, entre expertise, lobbying et négociation politique, pour inscrire durablement l’égalité dans l’agenda gouvernemental.
L’impact des institutions féministes d’État
La lutte contre les violences faites aux femmes est aujourd’hui un enjeu central des politiques publiques. Comment ces institutions ont-elles contribué à ce changement de priorité ?
Si cette question occupe aujourd’hui une place centrale, elle est longtemps restée plus marginale. Pourtant, dès les années 1980, les institutions du féminisme d’État avaient initié des actions sur ce sujet, mais sans en faire l’axe le plus structurant de leur engagement. En France, par exemple, des formations avaient été mises en place pour sensibiliser les forces de l’ordre à l’accueil des victimes de violences conjugales.
Mais le basculement s’opère véritablement dans les années 2000, lorsque la lutte contre les violences devient une priorité politique incontournable. Plusieurs dynamiques expliquent ce changement :
D’abord, les mobilisations féministes ont exercé une pression constante, imposant progressivement ce sujet dans l’espace public. À travers des campagnes de sensibilisation, des actions médiatiques et une interpellation systématique des responsables politiques, elles ont contraint l’État à réagir.
Ensuite, les normes internationales, sous l’effet des mobilisations féministes transnationales, ont joué un rôle décisif. L’ONU et l’Union européenne ont multiplié les recommandations, incitant les gouvernements à développer de nouveaux dispositifs et à inscrire cette lutte dans les priorités officielles.
Les institutions du féminisme d’État ont pris appui sur ces dynamiques, mais aussi sur le développement de recherches (qu’elles ont contribué à financer) documentant l’ampleur du phénomène, pour promouvoir une transformation des politiques publiques.
Aujourd’hui, elles jouent un rôle clé dans la mise en œuvre et l’évaluation des politiques publiques en matière de violences de genre. Elles produisent des analyses, proposent des recommandations et veillent à la mise en œuvre effective des engagements pris. Cependant, leur capacité d’action reste soumise aux fluctuations politiques.
Sur le sujet des violences comme sur d'autres, institutions publiques et mobilisations sociales se sont mutuellement renforcées. Les institutions du féminisme d’État ont su s’appuyer sur le mouvement pour consolider leur place et légitimer leur action, inscrivant ainsi durablement cet enjeu dans l’espace politique.
Si la lutte contre les violences est aujourd’hui un sujet central, vous montrez que les politiques françaises ont par ailleurs longtemps été dominées par l’enjeu de l’égalité professionnelle, tandis qu’au Québec, l’accent a été mis plus largement sur l’autonomie économique des femmes. Comment expliquez-vous cette différence de référentiel ?
Il faut d’abord souligner que les politiques d’égalité englobent un éventail de thématiques très larges, de la lutte contre les stéréotypes dans les manuels scolaires à l’accès des femmes au pouvoir, en passant par la contraception, l’avortement, ou encore l’articulation entre vie professionnelle et vie familiale. Mais au-delà de cet inventaire, on peut effectivement identifier des priorités différentes selon les contextes.
En France, ces politiques en faveur des femmes ont historiquement privilégié un modèle fondé sur l’égalité professionnelle. L’émancipation y a été pensée principalement à travers l’accès des femmes au marché du travail, la lutte contre les écarts de salaire et la promotion de la mixité des métiers. Cette approche a structuré les priorités du féminisme d’État, en mettant l’accent sur l’intégration des femmes dans l’emploi comme moteur principal de leur autonomie.
Au Québec, la perspective a été plus large : l’émancipation des femmes ne s’est pas limitée à leur présence sur le marché du travail, mais a été envisagée sous l’angle plus global de l’autonomie économique. Cela s’est traduit par la reconnaissance du travail non rémunéré des femmes (travail reproductif, travail productif dans les entreprises familiales et agricoles) et la promotion de réformes du droit familial favorisant leur indépendance financière, comme la prestation compensatoire, le patrimoine familial, ou encore le système de perception automatique des pensions alimentaires.
Cette différence de paradigme s’explique par plusieurs facteurs structurels et historiques. En France, la politique familiale a longtemps été perçue comme un obstacle à l’égalité des sexes, car associée à un modèle conservateur cantonnant les femmes au rôle domestique. Le féminisme d’État a donc délibérément pris ses distances avec cette dimension, faisant de l’activité professionnelle l’axe central des politiques d’égalité.
Au Québec, au contraire, les revendications féministes ont, dès le départ, intégré une diversité de réalités socio-économiques. Plutôt que d’opposer politique familiale et émancipation, elles ont articulé ces dimensions pour concevoir des politiques prenant en compte les différents statuts des femmes et sécurisant leur autonomie financière, quel que soit leur degré d’insertion sur le marché du travail.
Ainsi, alors que le féminisme d’État s’est structuré en France autour de l’égalité dans l’emploi, le Québec a adopté une approche plus englobante, intégrant des dispositifs de protection sociale et de droit de la famille.
Entre avancées et résistances : le féminisme d’État face à ses contradictions
Les politiques publiques d’égalité peinent souvent à prendre en compte la diversité des expériences féminines. Dans quelle mesure les institutions féministes d’État ont-elles réussi — ou échoué — à intégrer les réalités des femmes dans leur diversité (femmes racisées, au foyer, précaires ou LGBTQ+ par exemple) dans leurs actions ?
L’un des défis majeurs du féminisme d’État est de concilier la promotion d’une approche normative visant une certaine définition de l’émancipation (avoir une activité professionnelle, se libérer de rôles assignés, etc.), avec la prise en considération de la diversité des réalités vécues et des aspirations des femmes. Cet enjeu de représentation (De quelles femmes défend-on les intérêts ? Sur quel modèle de femme émancipée la politique s’appuie-t-elle ?) est devenu de plus en plus saillant, dans le prolongement notamment des questionnements relatifs à l’intersectionnalité dans les sciences sociales et de l’essor de mouvements de différentes catégories de femmes socialement minorisées.
En France, avec le référentiel de l’égalité professionnelle, les politiques d’égalité se sont longtemps construites autour d’un modèle de femme active visant l’égalité sur le marché du travail. Les débats sur la parité en politique et leur extension à la question de l’accès des femmes à différentes sphères du pouvoir ont par ailleurs contribué à centrer les politiques d’égalité autour d’un public de femmes socialement privilégiées.
Au Québec, le féminisme d'État a plus rapidement pris en considération une diversité de réalités, notamment celles des femmes agricultrices, au foyer, collaboratrices de leur conjoint dans une entreprise familiale, des femmes autochtones, des mères monoparentales et des travailleuses précaires. Cette reconnaissance s’est appuyée sur des recherches approfondies et des mobilisations qui ont contribué à mettre en lumière les aspirations et expériences vécues par ces différentes catégories de femmes. Cette plus grande ouverture a favorisé l’investissement précoce d’une plus grande diversité de politiques publiques.
Certaines controverses récentes, comme celles autour du port du voile ou de la prostitution, ont particulièrement illustré la tension entre objectif normatif de modernisation et souci d’inclusion, avec des déclinaisons différentes selon les contextes. En interne, ces controverses ont souvent traversé les institutions du féminisme d’État elles-mêmes. Mais dans l’ensemble, sur la période étudiée, au Québec comme en France, la « femme moderne » dont le féminisme d’État espère l’avènement ne porte pas le voile et ne se prostitue pas. En France, cela a toutefois conduit à une marginalisation beaucoup plus nette, dans les débats afférents, des personnes portant le voile et des travailleuses du sexe. La parole de ces publics a été mieux prise en considération au Québec.
La structuration du féminisme québécois a facilité, plus nettement qu’en France, l’intégration de certaines minorités dans le dialogue institutionnel. La présence de groupes bien organisés représentant différentes réalités a permis un échange plus direct avec les instances gouvernementales. En revanche, en France, la moindre institutionnalisation des revendications féministes issues des minorités ethniques ou économiques a freiné leur accès aux sphères du pouvoir.
Héritage du féminisme d’État
Avec le recul, quelles seraient selon vous les principales leçons à tirer de l’expérience du féminisme d’État en France et au Québec ?
La première leçon, et sans doute la plus essentielle, est l’importance d’institutions spécifiques dédiées aux droits des femmes. Si l’égalité de genre doit être une priorité transversale à l’ensemble des politiques publiques, il est illusoire de penser qu’elle peut se construire sans structures spécialisées capables de porter ces enjeux, de les suivre et d’alerter sur les résistances qui les freinent. Sans ces institutions, les politiques d’égalité risquent de rester théoriques, sans traduction concrète.
Un débat récurrent concerne la tentation d’intégrer ces institutions dans des dispositifs plus larges de lutte contre les discriminations. On l’a observé au niveau fédéral canadien ou européen : en intégrant l’égalité des sexes dans des structures traitant simultanément du racisme, du handicap ou de l’orientation sexuelle, on prend le risque de diluer les ressources consacrées aux droits des femmes et de rendre ces politiques moins visibles. L’approche intersectionnelle est essentielle, mais elle ne doit pas se faire au détriment d’une institutionnalisation forte du féminisme d’État, en parallèle d’institutions antidiscriminatoires à la portée plus englobante.
L’autre grande leçon concerne l’importance de l’expertise critique. Au Québec, l’existence d’une administration solide, capable de produire des analyses rigoureuses et d’évaluer l’impact des politiques publiques, a permis au féminisme d’État d’avoir un poids réel. Le Conseil du statut de la femme a depuis longtemps disposé de ressources conséquentes qui lui ont permis d’influencer l’agenda gouvernemental. En France, en revanche, les instances comparables sont plus fragiles, souvent sous-financées, ce qui limite leur capacité à peser dans les décisions politiques.
Enfin, il faut rappeler la grande vulnérabilité de ces institutions face aux changements politiques. Leur existence ne garantit pas leur pérennité : elles restent extrêmement dépendantes des volontés gouvernementales et peuvent être rapidement affaiblies, réduites à des organes symboliques ou tout simplement supprimées en période de régression politique. Or ces institutions occupent une fonction essentielle : elles existent pour questionner, évaluer et contraindre l’État à avancer. Si elles disparaissent, c’est l’ensemble des droits des femmes qui risque d’être fragilisé. Face à la montée des gouvernements conservateurs et aux attaques contre les politiques d’égalité, ces institutions doivent être défendues comme des piliers essentiels du changement social.