Du Canada aux États-Unis : Véronique Pronovost analyse l’offensive conservatrice contre l’avortement

À mesure que les offensives anti-avortement s’intensifient aux États-Unis, leurs échos traversent la frontière. Au Canada, les mouvements conservateurs s’organisent, reprennent les discours, les tactiques, et cherchent à redessiner les lignes du possible.

Doctorante en sociologie et en études féministes à l’Université du Québec à Montréal (UQAM), Véronique Pronovost est chercheure en résidence à l’Observatoire sur les États-Unis de la Chaire Raoul-Dandurand en études stratégiques et diplomatiques. Depuis plus de dix ans, elle suit de près les dynamiques transnationales de l’antiféminisme conservateur en Amérique du Nord, et en particulier l’évolution du mouvement contre l’avortement. Membre de plusieurs collectifs de recherche (le Chantier sur l’antiféminisme du RéQEF, le Collectif Action Politique et Démocratie), elle siège également au comité de veille stratégique sur l’avortement piloté par la Fédération du Québec pour le planning des naissances (FQPN).

Spécialiste des interactions entre stratégie politique, discours religieux et recul des droits reproductifs, Véronique Pronovost observe avec lucidité comment une droite religieuse coordonnée impose, lentement mais sûrement, une redéfinition des normes sociales. Dans cet entretien accordé à Enflammé.e.s le 17 mars 2025 à Montréal, elle éclaire les logiques à l’œuvre, la nécessité d’une vigilance constante — et l’urgence de penser la riposte, culturelle autant que politique, avant que les reculs ne deviennent irréversibles.

Véronique Pronovost

Véronique Pronovost est spécialisée dans les groupes de droite religieuse américaine et plus particulièrement sur les mouvements anti-avortement. Après quelques années de recherche terrain aux États-Unis, elle concentre maintenant ses recherches au Canada et au Québec, craignant un regain de ce mouvement ici. Elle apparaît dans le documentaire Libres de choisir (2025) de Julie Boisvert et Élise Ekker-Lambert (Picbois Productions)

 

Vous étudiez l’antiféminisme conservateur, plus précisément le mouvement contre l’avortement. Comment qualifieriez-vous les courants actuels, surtout aux États-Unis ?

Dans mes recherches, j’observe une convergence remarquable entre différents combats portés par la droite chrétienne : l’avortement, la contraception, les droits des personnes transgenres, le mariage traditionnel, les « droits parentaux ». Autant d’enjeux qui s’entrelacent dans un discours cohérent, unifié, redoutablement stratégique. Lors des grandes conventions nationales, nous voyons des groupes aux vocations diverses — juridiques, éducatives, religieuses — qui échangent idées, tactiques, ressources financières. Bien qu’ils soient variés, ces courants partagent une orientation idéologique profondément conservatrice, souvent réactionnaire, et presque toujours antiféministe. Ils agissent à la fois sur le plan législatif et culturel : ils ne se contentent pas de défendre un ordre ancien, ils cherchent à reconfigurer nos repères sociaux contemporains. Et surtout, ils s’attaquent frontalement aux acquis féministes et aux droits des minorités sexuelles et de genre.

 
 

Depuis l’annulation de Roe v. Wade le 24 juin 2022, quelles répercussions avez-vous observées au Canada, à la fois du côté des mouvements anti-choix et pro-choix ?

Depuis cette date, j’ai observé deux dynamiques opposées. D’un côté, les groupes contre l’avortement se sont sentis validés, voire légitimés. Le fait que la Cour suprême des États-Unis donne raison à leur combat leur a donné un souffle nouveau, une forme de reconnaissance symbolique. De l’autre, du côté pro-choix, nous avons vu une montée de l’inquiétude, parfois même de la peur. C’est très présent dans les conférences ou ateliers que je donne : une peur d’un effet domino, que les reculs observés aux États-Unis se reproduisent ici.

Cette inquiétude s’accompagne tout de même d’une vigilance renforcée. Les mouvements pro-choix sont en veille constante, particulièrement attentifs aux tactiques utilisées par les anti-choix — car ces derniers s’inspirent directement de leurs homologues états-uniens. Chaque année, des jeunes Canadien·nes partent se former en Floride auprès d’organisations religieuses très expérimentées. Ce sont des réseaux bien rodés, plus structurés que ceux que nous connaissons ici.

Bien sûr, notre système juridique est différent. Et c’est quelque chose que je rappelle souvent : le contexte canadien n’est pas le même, notamment sur le plan judiciaire. Mais ce n’est pas parce que les lois ne changent pas que les acteurs anti-choix sont absents. Ils sont là, actifs.

Paradoxalement, cette tension a ravivé l’attention médiatique et militante autour de l’avortement. Depuis les années 1980, le sujet n’avait pas été autant discuté dans l’espace public : deux documentaires, un balado [N.D.L.R. contenu audio], une série télévisée sur le parcours de Chantal Daigle et le jugement de la Cour suprême Tremblay c. Daigle, des prises de parole publiques. Le sujet est revenu au cœur de l’actualité, et c’est à la fois révélateur et nécessaire.

Carte administrative du Canada (Encyclopædia Universalis France)

Les mouvements anti-avortement au Canada reprennent-ils aujourd’hui les stratégies politiques et culturelles mises en place aux États-Unis ?

Oui, sans hésiter. Je vois très clairement que le « manuel » états-unien est largement repris ici, même si les ressources varient. Le Parti populaire du Canada, une partie importante du Parti conservateur, certaines figures influentes en Alberta… tous s’inspirent des arguments, des structures de mobilisation, des tactiques judiciaires et politiques développées aux États-Unis. Environ un tiers des député.es conservateurs au fédéral sont anti-avortement — un chiffre connu, souvent évoqué, et qui est en augmentation.

Ce que nous observons, c’est une stratégie sur le long terme, pensée à l’intérieur même de certains partis. Il ne s’agit pas forcément de faire adopter une loi dès demain, mais de faire entrer certains enjeux dans le débat public, de créer des précédents, d’enfoncer des coins petit à petit. Tester une idée, voir si elle passe, et si elle passe, l’étendre. C’est exactement ce qui se fait dans plusieurs États au sud de la frontière : on teste des projets de loi radicaux, et s’ils tiennent devant les tribunaux, on les importe ailleurs. Le même mécanisme est à l’œuvre ici (intégrer les lieux décisionnels, tester des arguments et des idées).

L’avortement n’est pas encadré par une loi spécifique au Canada. Cette absence de législation est-elle, selon vous, une protection stratégique ?

Oui, c’est une spécificité canadienne importante. L’avortement a été décriminalisé en 1988, et depuis, il n’est plus encadré par le Code criminel. Le Canada est même la seule juridiction au monde à ne pas avoir de loi spécifique sur l’avortement — un choix politique délibéré, porté par le mouvement féministe. L’idée, c’était d’éviter une loi pro-choix qui pourrait, à tout moment, être fragilisée ou restreinte par un gouvernement conservateur.

Contrairement à des pays comme la France, où l’accès est limité par des délais (quatorze semaines aujourd’hui), ici, l’avortement est reconnu comme un soin de santé. Il est encadré par la Loi canadienne sur la santé, plusieurs jugements de la Cour suprême.

Dire qu’il existe un « vide juridique », comme le font les groupes anti-choix, est une stratégie rhétorique qui vise à créer un sentiment d’urgence ou de danger. Mais les chiffres parlent d’eux-mêmes : il n’y a pas de dérapages. Au contraire, depuis de nombreuses années, nous observons une baisse progressive du nombre d’interruptions volontaires de grossesse. Depuis 1988, aucune pente glissante ne s’est produite. C’est un système qui fonctionne — et qui repose sur la confiance dans le jugement des personnes concernées.

  • Au Canada, l’histoire de l’avortement est marquée par une longue criminalisation suivie d’une décriminalisation sans cadre législatif spécifique. Jusqu’en 1869, l’avortement était permis jusqu’aux premiers mouvements fœtaux. Cette année-là, il devient un crime passible de la prison à vie, une disposition reprise dans le Code criminel de 1892.

    En 1969, une première brèche s’ouvre : l’avortement devient légal sous condition, si la santé ou la vie de la femme est menacée, et seulement après l'approbation d’un comité thérapeutique. En réalité, très peu de femmes y ont accès : les comités sont souvent inexistants ou inaccessibles.

    C’est en 1988 que la Cour suprême du Canada abolit enfin l’article criminalisant l’avortement, dans l’arrêt historique R. c. Morgentaler. La Cour juge qu’il porte atteinte à la sécurité des femmes, protégée par la Charte canadienne des droits et libertés. Depuis, l’avortement est décriminalisé, mais aucune loi fédérale ne l’encadre spécifiquement. Il est considéré comme un soin de santé relevant des provinces, ce qui entraîne de fortes inégalités d’accès selon les régions, notamment dans les zones rurales et nordiques​.

    En 1989, un autre arrêt, Tremblay c. Daigle, vient renforcer ce droit : la Cour suprême établit que ni le fœtus ni le père n’ont de droits légaux pouvant s’opposer à la décision d’une femme de mettre fin à sa grossesse​.

  • Au Québec, la lutte féministe a joué un rôle majeur. Dès 1976, sous le gouvernement de René Lévesque, le ministère de la Justice donne instruction de ne plus poursuivre les médecins pratiquant des avortements. Cela fait du Québec une exception canadienne avant même la décision de 1988​.

    Aujourd’hui, l’avortement est légal à toutes les étapes de la grossesse, sans limite de semaines imposée par la loi. Il est couvert par le Régime d’assurance maladie du Québec (RAMQ), que ce soit en clinique ou en hôpital. Il est ainsi considéré comme un soin de santé de plein droit — une approche féministe qui vise à éviter tout point d’ancrage législatif pouvant être utilisé contre ce droit​.

    Mais cette accessibilité est à nuancer. L’offre reste concentrée en milieu urbain, ce qui oblige certaines personnes à se déplacer, parfois sur de longues distances. De plus, les personnes sans couverture provinciale – comme les migrant.es à statut précaire ou les étudiant.es étranger.ères – doivent payer de leur poche, ce qui constitue un obstacle majeur​.

En avril 2023, Martine Biron, ministre responsable de la Condition féminine dans le gouvernement formé par François Legault (Coalition Avenir Québec), a évoqué l’idée d’intégrer le droit à l’avortement à la Charte des droits et libertés de la personne du Québec. Qu’en pensez-vous ?

Oui, j’ai contribué à la rédaction  d’un rapport remis au cabinet de Martine Biron. Avec les membres du comité de veille en avortement du Québec, nous avons eu plusieurs échanges avec le Secrétariat à la Condition féminine pour présenter clairement les arguments en faveur d’une opposition ferme à cette idée.

Non seulement nous nous opposons à l’inscription du droit à l’avortement dans une loi, mais aussi à l’idée de rouvrir la Charte des droits et libertés pour y intégrer un tel droit. Ce serait ouvrir la porte à la tenue de nouveaux débats et aux remises en question d’un droit acquis de chaudes luttes.

Le contexte est très différent de celui de la France, où l’accès à l’avortement est limité par la loi à quatorze semaines. Dans un tel cadre, inscrire ce droit dans la Constitution permet au moins de garantir un seuil minimal d’accès. Mais ici, au Québec, aucune loi ne restreint l’accès pour le moment. L’inscrire dans une charte québécoise, ce serait inutile. D’ailleurs, si un gouvernement fédéral adoptait une loi restrictive, celle-ci aurait préséance sur une charte provinciale.

“Ce n’est pas un vide qu’il faut combler, mais une souplesse qu’il faut protéger. J’ai à la fois observé les mécanismes institutionnels et les dynamiques culturelles. Et dans ce cas, la stratégie pro-choix consiste précisément à éviter de créer un point d’ancrage législatif qui pourrait être retourné contre les personnes souhaitant avoir accès aux services d’avortement.” — Véronique Pronovost

De la désinformation à la guerre culturelle

Comment les groupes anti-choix s’y prennent-ils concrètement, notamment en Alberta ?

Ce n’est pas propre à l’Alberta, mais il est vrai que certaines régions y sont plus réceptives. L’Alberta, comme d’autres provinces— le Nouveau-Brunswick par exemple — offre un terrain fertile à ces discours.

Leur stratégie repose sur deux grands piliers : le politique et le culturel. Sur le plan politique, ils investissent les institutions, occupent l’espace public. Mais c’est surtout par le culturel qu’ils avancent. Ils mobilisent des émotions fortes : la peur, la culpabilité, l’indignation. Ils utilisent un lexique extrêmement chargé : « meurtre », « bébé », « maman », même dans le cas d’une grossesse non désirée.

Ils s’appuient aussi sur des arguments pseudo-médicaux — le « syndrome post-avortement », le cancer du sein, l’infertilité — tous invalidés par la communauté scientifique, y compris par des méta-analyses très robustes. Pourtant, ces discours persistent. C’est une forme de désinformation organisée, qui empêche les personnes concernées de prendre une décision libre et éclairée.

Leur tactique la plus redoutable consiste à reprendre des valeurs féministes pour les retourner contre le mouvement. Ils parlent de « santé des femmes », de « dignité », de « bien-être des femmes » — pour justifier l’interdiction de l’avortement.

Enfin, ils investissent les imaginaires : ils produisent leurs propres films, comme Unplanned, diffusé au Québec en 2019, ou encore Roe Canada, qui circulent dans les réseaux religieux conservateurs. Ils sont présents dans les écoles, les centres communautaires, les médias, voire certaines entreprises. Leur objectif n’est pas seulement de rendre l’avortement illégal : c’est de le rendre impensable. C’est là que se joue le véritable pouvoir du terrain culturel.

Et sur le terrain culturel ?

Leur offensive culturelle repose sur une logique idéologique très structurée. Ils ne se contentent pas de diffuser des récits ou des images : ils imposent un cadre moral. Ils parlent de « culture de la vie », en opposition à ce qu’ils nomment la « culture de la mort » — une formule très lourde, qui englobe à la fois l’avortement et l’aide médicale à mourir.

Cette double mobilisation — ou triple si l’on pense aux mobilisations contre les droits des personnes trans — fait partie d’un même projet. Une guerre culturelle assumée, qui passe par les mots, les récits, les émotions, et qui cherche à redéfinir les repères collectifs. Nous devons la prendre au sérieux, car elle s’appuie sur un travail en profondeur, patient, qui vise à façonner les normes sociales et morales de demain.

Le Nouveau-Brunswick a-t-il enfin mis fin à son refus de financer les avortements en clinique privée ?

Oui, ce règlement a été abrogé en 2024, suite à l’élection d’un nouveau gouvernement provincial. Il était en place depuis plusieurs décennies — c’est donc une avancée significative. Cela signifie que le gouvernement du Nouveau-Brunswick se conforme enfin à la Loi canadienne sur la santé.

Toutefois, cela ne veut pas dire que l’accès est soudainement garanti. Pour l’instant, aucune clinique privée n’a ouvert. Et ouvrir une clinique, ce n’est pas anodin : il faut des professionnel.les de la santé, un financement stable, une volonté locale forte.

Cela dit, c’est une étape essentielle. Le cadre juridique est maintenant en place. Reste à voir comment il sera investi sur le terrain. Cette ouverture pourrait permettre, à terme, de rendre l’accès à l’avortement plus équitable dans la province.

Et depuis le retour de Donald Trump à la présidence américaine, quelles politiques ont déjà été mises en œuvre ?

Dès son retour au pouvoir le 20 janvier 2025, Donald Trump a signé plusieurs décrets qui ont un impact direct sur l’accès à l’avortement. L’un des premiers gestes a été de retirer à l’avortement son statut de soin de santé. Cela peut paraître purement administratif, mais en réalité, ce changement de catégorie affecte profondément les mécanismes de financement.

Il a aussi réactivé la « Global Gag Rule » — la politique de Mexico — qui interdit de financer à l’international toute organisation qui fournit ou même mentionne l’avortement. Ce sont souvent des structures qui offrent une large gamme de soins en santé reproductive, comme la contraception. Leur priver de financement a des effets dévastateurs.

Par ailleurs, aux États-Unis, les États ont désormais à nouveau le droit de couper les fonds aux cliniques d’avortement sur leur territoire. Et au niveau fédéral, le financement des recherches utilisant des tissus fœtaux a été suspendu, au nom de considérations morales ou religieuses.

Enfin, il y a une inquiétude majeure autour de la loi Comstock, une législation datant de 1873, jamais abrogée, qui interdit le commerce et la circulation d’objets d’usage immoral. Avec l’essor de la télémédecine, cela représente un danger réel pour la distribution des contraceptifs oraux d’urgence et des pilules abortives. Pour le moment, ce n’est qu’un risque, un point de vulnérabilité que les groupes féministes identifient aux États-Unis.

« Mais si cette loi venait à être mobilisée avec succès, cela pourrait rendre l’accès à la pilule abortive presque impossible. La possible utilisation de la loi Comstock ainsi que la ratification de tous ces décrets, cela représente un moyen de contourner le Congrès pour continuer de restreindre l’accès, en recentralisant les décisions au sein de l’exécutif. Et c’est précisément ce que de nombreux.euses chercheur.euses en politique états-unienne redoutions. »
— Véronique Pronovost
  • La Global Gag Rule, aussi appelée « règle du bâillon mondial » ou « politique de Mexico », est une mesure emblématique des administrations républicaines aux États-Unis. Mise en place pour la première fois par Ronald Reagan en 1984 lors d’une conférence internationale sur la population à Mexico, elle interdit aux organisations internationales recevant des fonds fédéraux états-uniens de fournir, promouvoir ou même mentionner l’avortement comme méthode de planification familiale, même avec leurs propres financements.

    Concrètement, cette politique coupe les vivres aux ONG étrangères qui :

    • pratiquent des avortements ;

    • conseillent ou orientent vers des services d’IVG ;

    • militent pour sa légalisation, et ce, même dans les pays où l’avortement est légal.

    À chaque alternance politique aux États-Unis, la règle est abrogée par les présidents démocrates et rétablie par les républicains, avec des variations dans son intensité. Donald Trump en a proposé une version particulièrement étendue, qui a entraîné des coupes drastiques dans le financement de programmes de santé sexuelle et reproductive, affectant notamment :

    • les services de planning familial,

    • les traitements contre le VIH/sida,

    • l’accès à la contraception d’urgence,

    • et les campagnes d’information sur les droits reproductifs, notamment en Afrique et en Amérique latine.

    Le résultat : des associations bâillonnées, des services interrompus, et des millions de femmes privées d’un accès sûr à la santé reproductive. La Global Gag Rule est ainsi dénoncée par de nombreuses ONG comme une politique mortifère, dont les effets dépassent largement la question de l’avortement pour toucher à l’ensemble des droits fondamentaux à la santé, à l’information et à l’autonomie corporelle.

  • La loi Comstock, adoptée en 1873 à l’initiative du moraliste puritain Anthony Comstock, interdit l’envoi par voie postale de tout contenu jugé « obscène » ou « immoral ». Sont visés à l’époque les écrits sur la sexualité, les moyens de contraception, et les médicaments ou instruments utilisés pour provoquer un avortement. Cette loi fédérale a été utilisée pendant plusieurs décennies avant de tomber en désuétude dans les années 1960.

    Avec la légalisation de l’avortement aux États-Unis en 1973 (Roe v. Wade), la loi Comstock devenait inapplicable. Pourtant, elle n’a jamais été formellement abrogée. Et depuis l’invalidation de Roe par la Cour suprême en 2022, elle connaît un retour préoccupant.

    Des groupes anti-avortement s’en servent aujourd’hui pour tenter d’interdire l’envoi postal de la mifépristone et du misoprostol, deux médicaments essentiels utilisés dans la majorité des avortements médicamenteux aux États-Unis. Certains avancent même que la loi permettrait de bloquer l’envoi de matériel médical destiné aux cliniques pratiquant des avortements, ce qui reviendrait à instaurer un interdit national de fait, même dans les États où l’IVG reste légal.

    Bien que son interprétation ait été limitée par la jurisprudence à certains cas précis, la loi Comstock est désormais réactivée dans plusieurs stratégies judiciaires conservatrices. Son invocation dans des procès récents marque une volonté claire de criminaliser l’avortement médicamenteux, sans passer par une nouvelle loi, en réinterprétant un texte vieux de 150 ans.

    Dans un contexte où l’accès à la pilule abortive repose en grande partie sur la télémédecine et la livraison postale, cette offensive juridique pourrait réduire considérablement la portée effective du droit à l’avortement dans de nombreux États.

On voit aussi une offensive sur d’autres droits…

Oui, absolument. Tout ce qui touche à la santé sexuelle et reproductive est sous pression : la contraception, la procréation assistée — on l’a vu récemment en Alabama —, mais aussi les droits des personnes trans. Ce qu’il faut comprendre, c’est que ces enjeux sont interconnectés dans l’idéologie conservatrice : ce sont différentes portes d’entrée pour parvenir à un même objectif.

Par exemple, en Alabama, c’est par la procréation assistée qu’on attaque le droit à l’avortement, en attribuant une personnalité juridique à l’embryon. Une fois cette reconnaissance accordée, l’avortement devient, par extension, une forme d’homicide. C’est une stratégie détournée mais qui pourrait s’avérer efficace.

Et puis, il y a tout ce qui relève du champ culturel et identitaire. Les conservateurs parlent de « droits parentaux », de « femmes biologiques effacées du sport ». Ils reprennent notre langage, nos luttes, pour faire avancer leur agenda. C’est du retournement stratégique. Ils se présentent comme les vrais défenseurs des femmes, des enfants, du bien-être — pour mieux justifier des positions profondément réactionnaires.

On assiste aussi à un usage très méthodique des législatures des États pour tester des projets de loi : s’ils passent les tribunaux, ils sont copiés ailleurs. C’est ce qui a été fait avec l’avortement, et on voit les mêmes tactiques se déployer contre les minorités sexuelles et de genre. Ces enjeux sont connectés dans l’idéologie conservatrice : toutes ces différentes luttes ont en commun de remettre en question l’autonomie des femmes et des communautés minorisées.

Résister sans attendre l’orage

Face à cette montée du conservatisme, comment les mouvements féministes s’organisent-ils ?

C’est difficile. Du côté pro-choix, nous sommes dans une posture essentiellement défensive. Une quantité importante de ressources est consacrée à surveiller ce que font les groupes anti-choix, à répondre aux attaques, à protéger les acquis. Ce n’est pas un contexte dans lequel on gagne des droits. Nous essayons simplement de ne pas en perdre.

Cela détourne les groupes féministes de leur mission fondamentale. Beaucoup d’organisations me disent ne plus avoir le temps ni les moyens de développer de nouveaux services.

Et c’est d’autant plus compliqué qu’il n’existe pas de « mode d’emploi » pour réagir à un recul de droits. Aux États-Unis, la révocation de Roe v. Wade constitue un précédent historique : c’est sans doute la première fois qu’un droit constitutionnel est retiré de cette manière. Il n’y a pas de manuel.

“Malgré tout, au Québec, un travail de fond se met en place. Il s’agit d’éviter de reproduire les conditions qui ont permis cette défaite historique aux États-Unis. Ce n’est pas facile, mais c’est un effort nécessaire.” — Véronique Pronovost

Véronique Pronovost

Image extraite du documentaire Libres de choisir (Picbois Productions)

La prochaine Marche pour la vie au Québec est prévue pour le 31 mai 2025. Qu’attendez-vous de cette deuxième édition ?

Ce sera très révélateur. L’an dernier, très peu d’organisations osaient s’afficher publiquement. Il était difficile d’identifier qui était présent, à part deux ou trois groupes. La plupart ne portaient pas de bannière, ne nommaient pas leur affiliation.

Cette année, ce qui m’intéressera particulièrement, c’est de voir si davantage de groupes se revendiquent ouvertement du mouvement contre l’avortement. Si c’est le cas, cela indiquera une plus grande facilité à se revendiquer de cette position. Et cela, d’un point de vue sociologique, est un signal préoccupant.

Ce type de mobilisation permet de mesurer non seulement la taille du mouvement, mais aussi son assurance à occuper l’espace public. Pour les mouvements féministes, possiblement une nouvelle occasion de mobilisation.

Certains présentent le Canada comme une destination possible pour les personnes américaines en quête d’un avortement. Est-ce une réalité que vous observez ?

Non, ce n’est pas ce que nous observons sur le terrain. Le déplacement vers le Canada reste extrêmement marginal. Et lorsqu’il a lieu, il concerne essentiellement des personnes privilégiées, qui ont les moyens financiers, les bons papiers, et la capacité logistique de voyager.

Les personnes qui auraient le plus besoin de ce type d’accès — celles en situation de précarité, racisées, sans statut légal, isolées géographiquement — n’ont ni les ressources ni les conditions nécessaires pour traverser une frontière internationale.

Dans certains milieux pro-choix, l’idée d’un corridor humanitaire entre les États-Unis et le Canada a déjà été évoquée, mais elle a été rapidement écartée. Elle ne résoudrait rien sur le plan structurel.

Il existe davantage de déplacements vers le Mexique, notamment pour accéder à la pilule abortive dans certaines pharmacies situées près de la frontière.

Et puis, il y a la peur. Celle d’être tracée, surveillée, géolocalisée. La peur d’un contrôle à la douane, de devoir justifier un aller « enceinte » et un retour « non-enceinte ». Même s’il n’y a pas de cas médiatisés à ce jour, cette peur suffit souvent à dissuader. C’est un effet silencieux, mais très réel, des lois restrictives et des différentes mesures de contrôle.

Un dernier point que vous souhaitez souligner ?

Oui. Je pense qu’il faut cesser d’attendre que les lois changent pour se mobiliser. Lorsqu’elles auront changé, il sera peut-être déjà trop tard. Le mouvement contre l’avortement aux États-Unis a mis cinquante ans à renverser Roe v. Wade. Leur force, c’est qu’ils ne se sont jamais contentés d’agir dans les institutions. Ils ont investi les écoles, les églises, les entreprises, les médias ce qui a facilité la reproduction du mouvement sur plusieurs décennies.

Et ici, au Canada, nous commençons à voir émerger la même logique. Il faut apprendre à repérer les signaux, les dynamiques émergentes, dans des lieux que nous n’avons pas toujours l’habitude de surveiller : écoles privées, organismes communautaires, médias alternatifs, milieux religieux, réseaux sociaux. Ils construisent patiemment des réseaux tentaculaires, organisés, parfois très peu visibles, mais très efficaces.

« Ce n’est pas parce qu’aucune loi restrictive n’a encore été votée qu’il ne se passe rien. C’est justement maintenant qu’il faut agir, observer, nommer, intervenir. Parce que lorsque le morcellement législatif du droit à l’avortement débutera — s’il a lieu —, il sera tard pour commencer à protéger ce que nous aurons laissé se fragiliser. C’est un appel à la vigilance, mais aussi à l’anticipation. À refuser de rester uniquement dans la réaction. Et à comprendre que nos droits ne tiennent pas seulement à des textes de loi : ils dépendent aussi de ce que nous acceptons collectivement de considérer comme normal. »
— Véronique Pronovost
 
Suivant
Suivant

“Libres de choisir. Aux premières lignes de l’avortement” de Julie Boisvert et Élise Ekker-Lambert