Inégalités de genre : des écarts persistants malgré des progrès réels

Depuis 2003, l’Observatoire des inégalités analyse, mesure et documente les inégalités, notamment les écarts entre les femmes et les hommes en France. Éducation, emploi, répartition des tâches domestiques, accès aux postes à responsabilité : si des progrès ont été réalisés, l’égalité reste encore un horizon lointain.

Dans cet entretien accordé à Enflammé.e.s le 21 février 2025, Anne Brunner, co-directrice des rapports de l’Observatoire, revient sur les avancées et les blocages persistants. Pourquoi les écarts salariaux perdurent-ils malgré des décennies de politiques publiques ? Comment expliquer que la maternité pénalise encore autant les carrières féminines ? Quels leviers faut-il actionner pour une transformation durable des mentalités et des structures ?

Entre constats chiffrés et pistes d’action concrètes, Anne Brunner nous invite à repenser les moyens d’accélérer le changement, afin que l’égalité entre les femmes et les hommes ne soit plus un objectif lointain, mais une réalité tangible.

Anne Brunner

Anne Brunner, co-directrice des rapports de l’Observatoire des inégalités situé à Tours (37) (Cyril Chigot)

 

L’Observatoire des inégalités suit l’évolution des écarts entre les femmes et les hommes. Quelle est votre analyse des changements récents ? Quels sont les domaines où les inégalités restent les plus marquées ?

Il y a un paradoxe intéressant : les inégalités entre les femmes et les hommes[1] se réduisent, mais plus elles diminuent, plus celles qui persistent nous apparaissent insupportables. Deux mouvements parallèles sont à l’œuvre : d’un côté, une réduction des écarts dans plusieurs domaines, notamment l’éducation et l’accès au travail ; de l’autre, une attente grandissante d’égalité, qui rend ces inégalités résiduelles d’autant plus inacceptables.

Si l’on prend un peu de recul, l’évolution est spectaculaire. Dans les années 1960, les filles ont progressivement accédé au lycée, puis aux études supérieures. Aujourd’hui, elles sont même plus nombreuses que les garçons à l’université. Elles ont également massivement investi le marché du travail : le taux d’activité des femmes a bondi et se rapproche de celui des hommes.

Mais derrière ces progrès, l’écart salarial demeure important. Les femmes sont moins présentes dans les postes à haute responsabilité et restent souvent cantonnées aux secteurs les moins valorisés. Ces inégalités ne sont pas que professionnelles : elles se construisent bien en amont, dans l’éducation, au sein des familles, et dans la manière dont la charge domestique est répartie.

Un autre phénomène, plus subtil, est la nécessité pour les femmes de constamment prouver leur légitimité. Si un hémicycle exclusivement masculin semble aujourd’hui inconcevable, comme c’était encore le cas à l’Assemblée nationale dans les années 1990, la place des femmes reste fragile dans les sphères du pouvoir économique et médiatique.

 
 

Comment l’Observatoire évalue-t-il l’impact des campagnes nationales de sensibilisation contre le sexisme ? Ont-elles eu des effets concrets ?

Il est difficile d’attribuer l’évolution des mentalités uniquement aux campagnes de communication publique. D’ailleurs, souvenez-vous d’une grande campagne d’État sur le partage des tâches domestiques ou sur l’accès des femmes aux métiers techniques et scientifiques ?

En revanche, les transformations sociétales sont indéniables. Un chiffre est particulièrement révélateur : en 2000, lorsque le ministère des Solidarités demandait aux Français s’ils pensaient que « dans l’idéal, les femmes devraient rester à la maison pour élever leurs enfants », 44 % répondaient « oui ». En 2022, ils n’étaient plus que 19 %.

Ces changements sont le fruit d’un long processus. #MeToo a marqué un tournant majeur en mettant en lumière des réalités ignorées ou minimisées, notamment en matière de violences sexistes et sexuelles. Mais ce mouvement a émergé dans un contexte où, depuis des décennies, la place des femmes dans la société évoluait déjà.

Malgré des avancées dans l’accès à l’emploi, l’écart de rémunération entre les femmes et les hommes reste important. Quelles sont les principales causes de ces disparités ?

D’abord, il faut rappeler que les femmes sont toujours légèrement moins nombreuses que les hommes à être en emploi. L’écart se réduit, mais il demeure d’environ 10 points.

Ensuite, les femmes sont sous-représentées dans les postes les mieux rémunérés. Elles constituent 45 % des cadres, mais seulement 34 % des 10 % les mieux payés, et 23 % du 1 % le mieux rémunéré dans le privé, selon l’Insee. Plus on monte dans la hiérarchie des salaires, plus elles disparaissent.

Au total, les femmes gagnent encore 24 % de moins que les hommes en 2022 :

Trois facteurs expliquent l’écart salarial moyen entre femmes et hommes, et pas seulement la sous-représentation des femmes parmi les hautes rémunération :

  • Le plafond de verre[2] : les hommes occupent déjà les postes de direction et cooptent d’autres hommes. Il subsiste aussi un biais inconscient qui perçoit les femmes comme moins aptes à diriger ;

  • La ségrégation professionnelle : les femmes sont concentrées dans des secteurs moins bien payés (éducation, santé, social), alors que les métiers les plus rémunérateurs (industrie, technologies) restent majoritairement masculins ;

  • Le temps partiel : 75 % des personnes en temps partiel subi sont des femmes. Et même lorsqu’il est « choisi », c’est souvent sous contrainte, en raison des responsabilités familiales inégalement réparties entre les pères et les mères.

Le « plafond de mère » : une pénalité économique invisible

La maternité représente toujours un frein à la carrière des femmes. Quels sont les impacts mesurables de ce phénomène ?

Une étude récente du Conseil d’Analyse Économique révèle une donnée édifiante : au cours des dix ans qui suivent la naissance du premier enfant, les mères ont perdu 38 % de rémunération par rapport à celles qui n’ont pas d’enfant. Pour les pères, il n’y a aucun impact négatif.

Pourquoi ? Parce que dans un couple, lorsqu’un enfant arrive, c’est souvent le parent qui gagne le moins qui réduit son activité ou refuse des opportunités. Or, comme les femmes gagnent déjà moins que les hommes avant même la maternité, c’est souvent elles qui adaptent leur emploi du temps.

Ce phénomène a des conséquences sur l’autonomie économique des femmes. Elles courent beaucoup plus le risque de passer sous le seuil de pauvreté en cas de séparation, et à la retraite, touchent des pensions nettement plus faibles. L’inégalité économique ne se joue pas uniquement au moment de la maternité : elle se répercute sur des décennies. 

L’inégalité économique est aussi une conséquence de la répartition du travail domestique. Quels sont les constats à ce sujet ?

L’enquête « Emploi du temps » de l’Insee de 2010 révélait que dans un couple où les deux travaillent, les femmes consacrent en moyenne 1h30 de plus par jour aux tâches domestiques que les hommes, soit 10 heures de plus par semaine.

Mais ce qui est frappant, c’est qu’un homme célibataire fait aussi souvent le ménage et la cuisine qu’une femme célibataire. Dès qu’il se met en couple, la fréquence de ces tâches chute chez lui, alors qu’elle augmente chez sa compagne.

L’éducation joue un rôle clé. Pourquoi ne pas réintroduire à l’école des apprentissages pratiques pour que les filles et les garçons apprennent à égalité la cuisine et le bricolage  ?

  • [1] En amont de l’interview, Anne Brunner a précisé que l’Observatoire des inégalités employait le terme « inégalités entre les femmes et les hommes » plutôt que celui d’« inégalités de genre » afin d’être compris par un public le plus large possible.

    [2] Le plafond de verre désigne les obstacles invisibles empêchant les femmes d’accéder aux plus hauts postes. Présent dans le privé comme dans la fonction publique, il se retrouve aussi dans les syndicats, ONG, universités et partis politiques.
    Plusieurs facteurs expliquent cette inégalité : mécanismes de cooptation, stéréotypes sur le leadership féminin, autocensure, et impact de la charge domestique.

 
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