Cécile Thomé : la contraception, accélérateur d’inégalités 

Le 16 janvier 2025, à la veille du 50ᵉ anniversaire de la loi Veil relative à l’interruption volontaire de grossesse, Enflammé.e.s a rencontré Cécile Thomé, sociologue et chargée de recherche au Centre national de la recherche scientifique (CNRS). 

Dans son livre Des corps disponibles. Comment la contraception façonne la sexualité hétérosexuelle (Éditions La Découverte, 2024), elle explore comment la contraception, loin d’être une simple révolution libératrice, s’est imposée comme un travail genré pesant essentiellement sur les femmes. Entre critique des normes sociales et analyse historique, Cécile Thomé revient sur les enjeux contemporains de la santé sexuelle.

Des Corps disponibles. Comment la contraception façonne la sexualité hétérosexuelle

“Ce qui est frappant, c’est que les femmes s’éloignent de plus en plus de la pilule, autrefois incontournable. En quinze ans, son usage a été divisé par deux. Cela ne signifie pas qu’elles abandonnent la contraception, mais qu’elles se tournent vers d’autres méthodes, comme le stérilet, qui connaît une forte progression.” — Cécile Thomé

 

Un travail genré, ancré dans une histoire sociale et médicale

Pourquoi, selon vous, la contraception reste-t-elle un travail largement invisibilisé et assumé par les femmes, même dans les discours progressistes ?

C’est une question centrale, et c’est précisément ce que j’ai cherché à explorer dans Des corps disponibles. Cette situation n’a rien de naturel ni d’évident. Elle s’inscrit dans une histoire sociale et médicale bien spécifique. Pour bien en saisir les enjeux, je reviens dans mon analyse aux années 1960, une période charnière où la contraception était encore majoritairement une affaire masculine. À cette époque, la méthode la plus répandue était le retrait, qui impliquait une responsabilité directe des hommes dans la gestion de la fécondité.

Mais tout bascule avec la légalisation et la généralisation des contraceptifs modernes, comme la pilule. Cette avancée, qui répondait à des besoins urgents et essentiels, s’est accompagnée d’une médicalisation et d’une féminisation de la contraception. Ce processus a profondément transformé les dynamiques de genre en matière de gestion contraceptive. La contraception devient, dans l’imaginaire collectif comme dans la pratique quotidienne, un travail féminin.

Et ce n’est pas un travail anodin. Penser à avaler une pilule chaque jour à heure fixe, prendre des rendez-vous réguliers chez le médecin, aller à la pharmacie pour renouveler une ordonnance, surveiller les effets secondaires sur son corps : tout cela constitue une charge mentale et physique considérable. Pourtant, ce travail reste largement invisible. Il s’efface derrière la perception d’un « progrès » médical et social. Dans les années 1960 et 1970, la pilule est accueillie comme une révolution qui libère les femmes. Et à juste titre, car l’absence de contraception médicale posait auparavant des enjeux dramatiques pour les femmes, souvent prises au piège de grossesses non désirées.

Cette responsabilisation exclusive des femmes, bien qu’elle réponde à un besoin réel à l’époque, s’est normalisée au fil des décennies. Aujourd’hui encore, elle est rarement remise en question, même dans les cercles progressistes qui prétendent interroger les inégalités de genre. Le travail contraceptif continue de peser principalement sur les femmes, non pas parce qu’il serait naturellement leur rôle, mais parce qu’un système historique, médical et patriarcal l’a ancré comme une évidence.

 
 

Aujourd’hui, plus de cinquante ans après cette médicalisation, comment cette dynamique a-t-elle évolué ? Les femmes ont-elles gagné en autonomie ou en visibilité sur ce sujet ?

Plus de cinquante ans après les débuts de la médicalisation de la contraception, on pourrait penser que les choses ont radicalement changé. Et il est vrai que, dans une certaine mesure, les femmes ont gagné en autonomie et en assurance. La contraception reste une composante essentielle de leur vie, mais ce qui est frappant, c’est l’évolution de leur rapport à ce sujet.

Aujourd’hui, les femmes se sentent légitimes pour questionner, critiquer, et même rejeter certains aspects de la contraception médicale. Ce changement est significatif, car il aurait été impensable il y a quelques décennies. Lors de mes enquêtes, plusieurs femmes aujourd’hui âgées entre soixante-dix et quatre-vingt ans, m’ont confié qu’elles n’auraient jamais osé, dans les années 1970 ou 1980, exprimer des réserves sur la pilule, même si elles en ressentaient des effets indésirables. Pourquoi ? Parce qu’elles vivaient dans un contexte où la contraception médicale était perçue comme une conquête fragile. Il y avait cette peur constante que la moindre critique soit récupérée par les opposants à la contraception pour justifier un retour en arrière.

Cette peur s’est désormais largement estompée. Les femmes osent parler, échanger sur leurs expériences et remettre en question l’hégémonie de certaines méthodes contraceptives. Cela témoigne d’une confiance nouvelle : elles savent que leur droit à la contraception est un acquis, du moins dans une grande partie des sociétés occidentales.

Comment impliquer les hommes dans la contraception ?

C’est une question essentielle, mais pour l’instant, les réponses concrètes sont limitées. On observe des tentatives, comme les méthodes dites naturelles – l’auto-observation ou la modulation du cycle – qui, en théorie, pourraient encourager une collaboration au sein du couple. Mais dans la réalité, ce sont encore les femmes qui se chargent de l’essentiel du « travail contraceptif ». Elles surveillent leur cycle, consignent les données, prennent les précautions nécessaires. La répartition de la charge reste donc déséquilibrée, même dans des approches qui se veulent partagées.

D’autres aspects, comme le coût de la contraception, peuvent-ils encourager un partage ?

Oui, la question de la répartition financière de la contraception commence à être posée, même si cela reste marginal. Dans Le prix à payer. Ce que le couple hétéro coûte aux femmes (Éditions Les Liens qui Libèrent, 2021), la journaliste Lucile Quillet a étudié comment, dans les couples hétérosexuels, les coûts liés à la contraception sont pris en charge. Ces coûts, bien que souvent invisibilisés, révèlent une dynamique genrée : dans la majorité des cas, c’est encore la femme qui paie les consultations médicales, achète les contraceptifs, et assume financièrement cette responsabilité. Remettre en question cette norme pourrait être une première étape vers un partage plus équitable.

Pourquoi certaines femmes refusent-elles de partager la charge contraceptive avec les hommes ?

C’est une position intéressante et parfois paradoxale. Certaines femmes refusent de déléguer la contraception, car elles considèrent que c’est leur corps qui est directement concerné. Leur raisonnement est simple : en maîtrisant elles-mêmes la contraception, elles conservent leur autonomie. Demander à un homme de prendre en charge cette responsabilité, c’est risquer de perdre le contrôle, ou pire, se retrouver à sa merci. Dans un contexte où les femmes portent toujours les enfants, assument encore majoritairement les avortements, l’éducation des enfants, et subissent les impacts professionnels et sociaux de ces responsabilités, il peut y avoir une réticence à abandonner cette responsabilité.

Qu’en est-il des évolutions dans les pratiques contraceptives ?

Ce qui est frappant, c’est que les femmes s’éloignent de plus en plus de la pilule, autrefois incontournable. En quinze ans, son usage a été divisé par deux. Cela ne signifie pas qu’elles abandonnent la contraception, mais qu’elles se tournent vers d’autres méthodes, comme le stérilet, qui connaît une forte progression. Le stérilet, bien qu’il nécessite un suivi médical, est beaucoup moins contraignant au quotidien. L’implant est une autre option, mais reste statistiquement moins courant. Ces choix traduisent un rejet croissant de la charge mentale et des effets secondaires associés à la pilule.

Comment expliquez-vous l’augmentation des vasectomies ? Est-ce une question de génération, de mentalité, ou y a-t-il d’autres facteurs en jeu ?

Plusieurs éléments convergent pour expliquer cette évolution récente, et chacun révèle à sa manière les transformations sociétales qui touchent aux rapports entre genre, sexualité et parentalité. Il faut d’abord rappeler qu’en France, la vasectomie n’a été encadrée légalement qu’à partir de 2002. Avant cela, cette option contraceptive était pratiquement inexistante. Historiquement, les hommes n’étaient pas suivis pour leur santé sexuelle reproductive, contrairement aux femmes, pour qui la surveillance médicale régulière – notamment autour de la pilule – a longtemps été la norme. Cette différence de traitement a façonné des représentations où la contraception était vue comme un « travail féminin ».

“La France s’est également distinguée par son « pilulocentrisme ». Depuis les années 1960, la profession de gynécologue médical s’est construite autour de l’administration des hormones contraceptives. Cette orientation répondait certes à un besoin de contrôle des naissances, mais elle a aussi produit des pratiques qui limitaient les alternatives. Pour un gynécologue, suivre une femme tous les six mois pour renouveler une ordonnance de pilule était une procédure régulière et valorisée dans le cadre médical. Proposer une contraception définitive – comme la vasectomie ou même la ligature des trompes – s’inscrivait en rupture avec cette logique.” — Cécile Thomé

Mais les choses commencent à changer. On voit aujourd’hui des hommes, généralement après avoir eu le nombre d’enfants souhaité, qui décident de recourir à la vasectomie en disant : « Ma compagne a pris la pilule pendant quinze ans, c’est à mon tour. » Ce type de discours, bien qu’encore minoritaire, témoigne d’un début de redistribution des responsabilités contraceptives au sein des couples hétérosexuels. C’est aussi une question de praticité : la vasectomie est une intervention beaucoup moins invasive et risquée que la ligature des trompes. Pourtant, ces choix s’inscrivent souvent dans des négociations complexes autour de la charge contraceptive, plutôt que dans une réelle banalisation de la pratique.

Un autre facteur intéressant est l’émergence de jeunes hommes qui demandent une vasectomie pour des raisons liées à leur propre projet de vie. Ils affirment clairement ne pas vouloir d’enfants, une position que l’on entend davantage aujourd’hui avec la montée des discours « child-free ». Ce refus affirmé de la parentalité, même s’il reste minoritaire, s’accompagne d’une volonté d’agir concrètement en accord avec ces convictions. Toutefois, l’accès à la vasectomie reste très limité en France pour ces jeunes hommes. Bien que la loi n’exige que deux conditions – avoir au moins 18 ans et respecter un délai de réflexion de quatre mois – la réalité est bien différente. Dans la pratique, la plupart des médecins refusent d’opérer avant qu’un homme ait atteint la quarantaine. Les candidats à la vasectomie doivent donc souvent se tourner vers des praticiens spécifiques, informés et ouverts à ces demandes, ce qui constitue un parcours du combattant.

Cette pratique reste toutefois marginale pour le moment et il serait intéressant de poursuivre des recherches sur ces évolutions dans les années à venir. Nous sommes dans une période de transition, et ce qui se dessine aujourd’hui pourrait profondément redéfinir la répartition des responsabilités contraceptives entre les femmes et les hommes.

La centralité de la pénétration pénovaginale : une norme toujours dominante

Vous abordez également dans votre livre la centralité de la pénétration pénovaginale dans la sexualité hétérosexuelle. Comment cette norme influence-t-elle le plaisir féminin et les pratiques alternatives ?

La pénétration occupe une place centrale dans la sexualité hétérosexuelle, et cette centralité est étroitement liée aux dynamiques de genre et à l’encadrement médical de la contraception. Dans nos représentations, si la contraception est nécessaire, c’est parce que la sexualité hétéro est souvent réduite à une pénétration avec éjaculation interne. En dehors de cette pratique, la contraception devient presque superflue. Cette association entre sexualité et procréation, bien qu’atténuée par l’introduction des contraceptifs modernes, continue de structurer nos imaginaires et nos comportements.

“Malgré la diversification du répertoire sexuel observée au cours des cinquante dernières années, la pénétration pénovaginale conserve sa prééminence. Ce phénomène repose sur deux éléments principaux : d’une part, l’encadrement médical de la contraception, qui a longtemps affirmé cette norme, et d’autre part, les rapports de genre inégaux qui façonnent les relations hétérosexuelles.” — Cécile Thomé

Ce que je trouve frappant, c’est que, dans mes entretiens, lorsque les enquêté.e.s parlent de « vraiment faire l’amour », ils et elles évoquent presque exclusivement la pénétration. D’autres pratiques, bien qu’elles puissent être sources de plaisir, sont reléguées à un statut secondaire, voire illégitime. J’introduis dans mon ouvrage le concept de « scripts sexuels inférieurs » pour décrire ces pratiques qui, bien qu’elles soient parfois plus satisfaisantes pour les femmes, restent perçues comme secondaires par rapport à la pénétration.

Ce qui rend cette centralité de la pénétration encore plus intéressante à analyser, c’est la manière dont elle a été historiquement et symboliquement construite. Pendant des décennies, l’idée d’un « vrai » orgasme vaginal s’est imposé, en opposition à l’orgasme clitoridien, souvent dévalorisé. Cette distinction, qui n’a aucune base scientifique, a renforcé l’idée que seule la pénétration pouvait produire un plaisir « valable » Or, aujourd’hui, grâce aux avancées en anatomie – notamment à une meilleure modélisation du clitoris – on sait que cet organe, complexe et largement interne, joue un rôle clé dans le plaisir féminin. Malgré cela, l’idée persiste que la pénétration est la pratique légitime par excellence, celle qui doit garantir à la fois le plaisir et la reconnaissance sociale du couple.

Et il y a un autre aspect à prendre en compte : cette centralité de la pénétration n’est pas toujours imposée directement par les hommes. Les normes sexuelles sont beaucoup plus subtiles que cela. Mes enquêtes révèlent un attachement des femmes elles-mêmes à la pénétration, non pas seulement pour le plaisir qu’elle procure, mais pour ce qu’elle représente symboliquement dans le couple. Beaucoup parlent de fusion, de ce moment où « on ne fait plus qu’un ». Cette dimension symbolique explique pourquoi, dans l’imaginaire collectif, la pénétration reste la pratique la plus « intime », au-dessus même d’autres pratiques qui pourraient, objectivement, être perçues comme tout aussi intimes, comme une fellation ou un cunnilingus.

Les médias évoquent régulièrement une baisse de la sexualité en France, affirmant que « les Français font moins l’amour ». Mais que signifie exactement « faire l’amour » dans ce contexte ? Si cette notion est uniquement associée à la pénétration, ne risque-t-on pas de passer à côté d’une réalité sexuelle plus diverse et complexe ?

C’est justement l’un des sujets abordés dans l’enquête Contexte des sexualités en France 2023 (CSF 2023), publiée en novembre dernier. Cette enquête était extrêmement attendue, car c’est la première grande étude sur la sexualité depuis 2006.

Dans les premiers résultats de cette enquête, l’un des constats majeurs est effectivement une baisse déclarée du nombre de rapports sexuels. Mais il faut être prudent avec ces chiffres, car ils dépendent beaucoup de ce qu’on considère comme un « rapport sexuel ». Les autrices de l’enquête proposent une hypothèse très intéressante : si les gens continuent d’assimiler « faire l’amour » exclusivement à la pénétration, alors cette baisse pourrait être trompeuse. Prenons un exemple : si, dans le mois, un couple a deux rapports pénétratifs et une fellation, beaucoup de personnes vont déclarer deux rapports sexuels, pas trois. Cette définition restrictive biaise donc potentiellement les chiffres. Cela pourrait aussi refléter une diversification des pratiques, qui ne sont pas comptabilisées comme des rapports sexuels à part entière.

Bien sûr, ce ne sont pour l’instant que des hypothèses issues des premiers tableaux croisés de l’enquête, car les articles scientifiques détaillés ne sont pas encore publiés. Mais c’est une piste essentielle à creuser, car elle interroge nos normes et nos représentations de la sexualité. Ces questions de définition sont cruciales pour comprendre les transformations réelles des pratiques sexuelles aujourd’hui.

Vous mentionnez aussi que l’histoire de la pilule est liée à la préservation de l’harmonie conjugale plutôt qu’à une volonté d’émancipation féministe. En quoi cette origine a-t-elle influencé les perceptions contemporaines de la contraception ?

L’histoire de la pilule est fascinante, car elle reflète des stratégies politiques et sociales complexes, bien éloignées de l’idée d’une simple « libération » féminine. Dans les années 1960, promouvoir la pilule comme un outil de libération sexuelle pour les femmes aurait été perçu comme scandaleux et totalement contre-productif. Les militantes de l’époque ont donc choisi une approche plus acceptable socialement : celle de l’harmonie conjugale.

Marie-Andrée Lagroua Weill-Hallé, gynécologue et figure majeure de la légalisation de la contraception, était aussi une opposante à l’IVG. Elle pensait que la généralisation de la contraception rendrait l’avortement inutile. Ce positionnement montre à quel point ce qui nous semble aujourd’hui aller de pair — droits sexuels, accès à l’IVG et contraception — était à l’époque cloisonné et porteur de tensions. L’idée dominante était que la pilule allait permettre aux couples de gérer leur sexualité tout en renforçant leur stabilité. On entendait des arguments comme : « Avec la pilule, mon mari étant moins frustré, il ne me trompe plus. » Cette notion d’harmonie conjugale a été essentielle pour faire accepter la pilule à une époque où l’émancipation féminine n’était pas un argument recevable.

Paradoxalement, cette stratégie a durablement influencé la perception de la contraception. Très vite, la pilule a été associée à la libération sexuelle des jeunes femmes, mais ce raccourci historique est trompeur. La sexualité des jeunes avait déjà commencé à changer avant la légalisation de la contraception. Dans les années 1960, une « jeunesse sexuelle » émerge doucement, avec de plus en plus de jeunes femmes enceintes qui n’ont pas de solutions face à des grossesses non désirées, faute d’accès à l’IVG. La pilule est alors venue répondre à un besoin déjà pressant, mais elle n’a pas initié ce changement.

Cette évolution est également liée à un bouleversement des représentations du couple. Cent ans plus tôt, l’idée que l’épanouissement conjugal passe par une vie sexuelle satisfaisante n’était pas admise. Mais à mesure que cette conception devient légitime, la contraception est pensée comme un outil pour permettre cette sexualité harmonieuse. La pilule s’intègre dans cette logique, mais pas uniquement pour libérer les femmes : elle vise aussi à protéger la stabilité du couple hétérosexuel.

Aujourd’hui, cette histoire pèse encore sur la manière dont on perçoit la contraception. D’un côté, la pilule semble « acquise » et ne suscite pas les remises en cause frontales que peut subir l’IVG. Ce caractère acquis ouvre un espace pour interroger les normes qu’elle a imposées. De plus en plus de femmes disent : « Je ne veux plus prendre la pilule. Je cherche une alternative moins contraignante. » Ce rejet dépasse la simple question des hormones, souvent évoquée : il reflète aussi le refus d’une routine quotidienne où l’on doit prendre un médicament à heure fixe, alors qu’on n’est pas malade.

“Ce mouvement de critique est une avancée importante, car ce qui est fondamental en matière de contraception, c’est l’accès à une diversité de solutions. Il ne s’agit pas d’opposer les méthodes entre elles, mais de proposer des options adaptées à chaque mode de vie, chaque corps, chaque rapport à la sexualité. Aujourd’hui, on voit émerger des demandes pour des solutions plus partagées entre hommes et femmes, ou moins intrusives pour le corps féminin.— Cécile Thomé

Les méthodes de contraception naturelle ou non-hormonale suscitent un regain d’intérêt. Pourquoi certaines femmes se tournent-elles vers ces pratiques, et que révèlent-elles de leur rapport à la médicalisation ?

Le regain d’intérêt pour les méthodes naturelles ou non-hormonales révèle un rejet croissant des hormones et une quête d’autonomie corporelle. Mais il est essentiel de rappeler que ces méthodes, souvent qualifiées de « naturelles », ne le sont pas véritablement : elles ont été élaborées au 20ᵉ siècle. Si les premières techniques, comme la méthode Ogino ou celle des températures, étaient peu fiables, les méthodes symptothermiques, développées dans les années 1980, combinent observation des symptômes et température pour offrir davantage de précision.

Toutefois, ces approches ne sont que rarement un choix de première intention. Les femmes qui s’y tournent y arrivent souvent après une errance contraceptive : les effets secondaires des hormones, les flux abondants liés au stérilet au cuivre, ou la lassitude face aux préservatifs les poussent vers ces alternatives. Mais ces méthodes ne sont pas accessibles à toutes : elles exigent une formation coûteuse, de la rigueur et un mode de vie compatible – autant de contraintes qui en limitent l’usage.

Deux grands discours soutiennent ces pratiques. Le premier valorise la démédicalisation et l’idée d’un retour au « naturel », séduisant des milieux favorisés où l’on valorise un mode de vie sain. Le second, lié au développement personnel, promet une connaissance approfondie de soi et de son cycle, mais au risque de naturaliser les comportements féminins et de réduire les femmes à des êtres régis par leurs hormones.

Ces méthodes, bien qu’intéressantes, portent donc des limites. Leur promotion par des associations conservatrices religieuses, prônant une complémentarité homme-femme ou un cadre strictement hétérosexuel, renforce encore leur caractère normatif. Si elles répondent à des attentes légitimes, elles ne doivent pas masquer les contraintes et les discours parfois stéréotypés qui les entourent.

Femtech : l’essor des applications de suivi des cycles menstruels

Ces applications de suivi des cycles menstruels transforment-elles vraiment la façon dont les femmes gèrent leur santé sexuelle, ou est-ce simplement une nouvelle forme de capitalisation sur leur corps ?

Ce qui est frappant, c’est l’évolution tardive de l’attention portée à la santé menstruelle dans le domaine technologique. Lorsque Apple a lancé sa première Apple Watch il y a une dizaine d’années, l’appareil vantait sa capacité à mesurer toutes sortes de données corporelles – taux de sel, de sucre, rythme cardiaque… Mais le suivi du cycle menstruel était totalement absent. Ce détail est révélateur : à l’époque, la santé reproductive des femmes n’était pas une priorité. Ce n’est que sous la pression des utilisatrices qu’Apple a ajouté cette fonctionnalité l’année suivante, une preuve que le manque de diversité dans les équipes de développement a des conséquences directes sur les outils qu’on nous propose.

Ces applications répondent à un besoin pratique. Elles remplacent ce que beaucoup de femmes faisaient auparavant, comme noter leurs règles dans un agenda papier. Avec la dématérialisation de nos outils du quotidien, elles se sont imposées comme une version modernisée et utile de cette pratique. Aujourd’hui, lorsque gynécologues ou sages-femmes demandent la date des dernières règles, il est courant que les femmes sortent leur téléphone pour consulter leur application. Ce geste, devenu presque automatique, montre à quel point ces technologies se sont intégrées dans la gestion de la santé sexuelle.

Cependant, elles ne sont pas exemptes de limites, notamment la fiabilité des informations qu’elles fournissent. De nombreuses applications utilisent des algorithmes simplistes, inspirés de la méthode Ogino, qui se contentent de calculer des périodes de fertilité supposées. Or, ces prédictions sont souvent imprécises et ne prennent pas en compte la diversité biologique des cycles féminins. Cela peut poser problème, en particulier pour les femmes qui s’appuient sur ces outils comme moyen contraceptif ou pour concevoir.

Mais au-delà de ce simple suivi, ces applications permettent aussi de noter des symptômes, l’humeur, les rapports sexuels… Changent-elles la façon dont les femmes perçoivent leur corps ?

Absolument, et c’est là que l’usage de ces applications dépasse le simple suivi menstruel pour devenir un outil d’auto-observation du corps. Pour certaines femmes, elles permettent de repérer des régularités ou des schémas dans leur cycle qu’elles n’avaient jamais remarqués auparavant. Cela peut être particulièrement révélateur pour celles atteintes de pathologies complexes comme l’endométriose ou le syndrome des ovaires polykystiques (SOPK). En notant quotidiennement leurs symptômes —douleurs, fluctuations d’humeur, fatigue — elles peuvent identifier des tendances ou des déclencheurs précis, ce qui leur permet d’arriver aux consultations avec des données concrètes. Ces échanges, enrichis par des informations précises, peuvent faciliter le diagnostic ou l’orientation vers un traitement adapté.

Cependant, ces utilisations approfondies restent marginales. Pour la majorité des femmes, ces applications servent surtout à anticiper les prochaines règles. Elles sont particulièrement utiles pour celles qui n’utilisent pas de contraception hormonale et dont les cycles, naturels et variables, nécessitent un repère fiable. Ces outils offrent alors une aide précieuse pour planifier des événements ou mieux gérer le quotidien.

Leur utilité s’étend aussi aux femmes en projet de grossesse, en leur donnant une visualisation des fenêtres de fertilité, une information clé pour concevoir. Par ailleurs, ces applications répondent à un besoin croissant de réappropriation du corps, offrant une connaissance longtemps déniée ou invisibilisée.

Mais cette autonomie apparente n’est pas sans limites. Si ces outils encouragent une meilleure compréhension de soi, ils peuvent aussi imposer une charge mentale supplémentaire, en invitant à un suivi constant et détaillé du corps. Ce qui libère certaines femmes peut en contraindre d’autres.

En somme, ces applications ont un potentiel immense pour transformer la manière dont les femmes interagissent avec leur cycle menstruel et leur santé sexuelle. Mais elles exigent une réflexion critique sur la frontière entre contrôle et surinvestissement, afin de rester des outils d’émancipation plutôt que de nouvelles sources de pression.

Et qu’en est-il des données collectées ?

L’annulation de l’arrêt Roe vs. Wade le 24 juin 2022 par la Cour suprême américaine a mis en lumière les dangers liés à la collecte de données personnelles, particulièrement dans le domaine de la santé sexuelle et reproductive. Aux États-Unis, cette prise de conscience a été brutale : les données collectées par les applications de suivi menstruel — dates des règles, symptômes, rapports sexuels —pourraient être utilisées pour prouver qu’une femme a avorté dans des États où cela est criminalisé. Croisées avec des données de géolocalisation, elles peuvent révéler qu’une femme a visité une clinique pratiquant des IVG ou que son cycle présente des « anomalies » pouvant suggérer une interruption de grossesse.

Face à cette menace, certaines applications ont tenté de réagir. Flo, l’une des plus connues, a introduit un mode « anonyme » pour limiter la transmission des données. Clue, de son côté, a mis en avant son siège à Berlin et sa conformité au Règlement général sur la protection des données (RGPD), une réglementation stricte en Europe et en France. Cette protection est précieuse, mais elle repose sur la confiance des utilisatrices envers les entreprises.

“Les questions autour de ces données sont complexes, mêlant enjeux éthiques, économiques et politiques. Ces bases de données massives peuvent avoir des usages bénéfiques, notamment en recherche médicale, en contribuant à mieux comprendre les pathologies comme l’endométriose ou les variations hormonales liées au cycle. Mais elles sont aussi biaisées : les informations saisies sont souvent irrégulières, et les profils des utilisatrices – principalement jeunes, connectées et issues de milieux favorisés – ne représentent pas l’ensemble de la population. Cela limite leur portée et soulève des interrogations sur leur véritable utilité scientifique.” — Cécile Thomé

Finalement, si ces données offrent des opportunités, elles posent également des questions cruciales sur la confidentialité, la liberté individuelle et l’éthique dans un contexte où les droits reproductifs sont fragilisés.

 
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