Diplomatie féministe française : aller au-delà des éléments de langage  

Le 10 janvier 2025, Enflammé.e.s a rencontré Lucie Daniel, responsable de plaidoyer et d’études pour Equipop, pour discuter du document de positionnement publié par l’association en novembre 2024 : « Diplomatie féministe » française : maintenir les exigences dans un contexte de backlash. Lors de cet entretien, Lucie Daniel analyse les fondements de la diplomatie féministe, les défis qu’elle soulève en France, ainsi que les enjeux internationaux dans un contexte marqué par la montée des mouvements anti-droits. Elle explore également les impacts d’un possible retour du Global Gag Rule sous une administration Trump II et l’importance de la 4e conférence internationale sur les politiques étrangères féministes, que la France accueillera en 2025.

Déjà interviewée le 11 décembre 2024, Lucie Daniel avait alors alerté sur l’impact des discours d’extrême droite sur les droits des femmes. Ce nouvel échange offre un éclairage approfondi sur les solutions à mettre en œuvre pour préserver une diplomatie féministe cohérente et ambitieuse.

Créée en 1993, Equipop est une association féministe de solidarité internationale engagée dans la défense des droits des femmes et des filles. L’association met un accent particulier sur leurs droits sexuels et reproductifs, tout en intégrant l’intersectionnalité et l’approche genre au cœur de ses actions.

“En résumé, une diplomatie féministe crédible nécessite trois piliers fondamentaux : des indicateurs clairs, un cadre institutionnel solide, et des mécanismes de redevabilité robustes. Ces éléments permettront de traduire les engagements en actions concrètes et de mesurer leurs effets réels sur le terrain.” — Lucie Daniel

 

Quels sont les fondements de la diplomatie féministe ?

Ce concept a été initié par Margot Wallström, alors ministre des Affaires étrangères suédoise, en 2014. La Suède a défini la diplomatie féministe selon trois piliers, souvent résumés par les « trois R » : Rights (droits), une approche centrée sur les droits humains ; Resources (ressources), en insistant sur la nécessité de soutenir ces politiques par des budgets adéquats ; et Representation (représentation), pour assurer une égalité de représentation entre femmes et hommes, notamment dans le corps diplomatique et aux postes décisionnaires au sein des ministères. Cette base a inspiré d’autres pays, dont la France, mais le concept a également évolué.

 
 

Comment a-t-il évolué dans notre pays depuis son adoption ?  Quels en sont les principes clés que vous défendez ?

En France, le concept a évolué pour intégrer des dimensions complémentaires, notamment l’intersectionnalité, en s’appuyant sur les travaux du Haut Conseil à l’égalité entre les femmes et les hommes (HCE). En 2023, le HCE a défini la diplomatie féministe comme une politique extérieure qui place au cœur de son action l’égalité de genre, les droits des femmes et la lutte contre le patriarcat. Cette approche ne se limite pas uniquement à la diplomatie au sens strict, mais s’étend à tous les domaines de l’action extérieure, comme la défense, la sécurité, le climat ou encore le commerce.

Pour être crédible, cette politique doit aussi être cohérente. Les engagements pris à l’international doivent impérativement se refléter dans les politiques nationales, sous peine de créer des contradictions qui pourraient nuire à la crédibilité de la France. Un autre élément essentiel, mais souvent négligé, est la co-construction de cette politique. Elle doit être pensée et élaborée avec les associations féministes, non seulement dans le pays concerné, mais aussi dans les pays où cette politique est mise en œuvre. Cela garantit une approche à la fois adaptée, inclusive et légitime.

  • « La diplomatie féministe est la politique d’un État qui place, au cœur de son action extérieure, l’égalité entre les femmes et les hommes, les droits des femmes, la solidarité avec toutes les femmes dont les droits fondamentaux sont bafoués dans quelque pays que ce soit, la liberté et la lutte pour l’abolition du patriarcat. Et ce, dans l’ensemble de ses dimensions : droits humains, défense et sécurité, climat et environnement, développement, commerce, économie, numérique, culture, éducation, influence, etc. Elle assure, de manière paritaire, la participation des femmes ainsi que des mouvements féministes (à l’intérieur et à l’extérieur du pays) à sa co-construction et à sa mise en œuvre. Elle alloue sur la durée des ressources substantielles pour atteindre ses objectifs et met en place, au sein de l’État, une organisation institutionnelle et administrative dédiée et pérenne, qui permet d’assurer la cohérence des politiques et qui inclut un cadre de redevabilité. »

Quels défis en France ?

La France semble avoir pris du temps à conceptualiser la diplomatie féministe, contrairement à d’autres pays comme l’Allemagne. Pourquoi la France a-t-elle pris du retard dans la conceptualisation de sa diplomatie féministe ? Pourquoi est-il désormais urgent de publier une stratégie claire et ambitieuse ?

L’engagement de la France dans la diplomatie féministe a été annoncé en août 2019, à l’occasion de sa présidence du G7, lors du sommet de Biarritz. Cependant, il a fallu que les organisations féministes et la société civile poussent le gouvernement à se positionner sur cette question pour aller au-delà de l’annonce initiale. Certains engagements concrets ont ensuite été pris, notamment lors du Forum Génération Égalité à Paris en 2021. Cela dit, la France a suivi un cheminement particulier par rapport à d’autres pays : après une déclaration, il y a eu une série d’engagements, mais la conceptualisation d’une véritable stratégie a pris du temps.

Plus récemment, plusieurs facteurs peuvent expliquer ce retard. D’une part, l’instabilité politique en France a certainement joué un rôle. D’autre part, il est parfois difficile de maintenir une vigilance constante pour que ce sujet reste bien à l’ordre du jour. Toutefois, dans une certaine mesure, ce délai a permis de consulter et d’intégrer l’expertise des associations féministes, ce qui demeure un aspect essentiel.

Aujourd’hui, il est impératif que la France publie une stratégie claire et ambitieuse. Depuis 2019, Equipop n’a cessé de rappeler au gouvernement ses engagements en matière de diplomatie féministe. Nous estimons qu’il est grand temps que cette stratégie voie enfin le jour. Par exemple, la stratégie internationale pour les droits et la santé sexuelle et reproductive, déjà publiée, pourrait en constituer l’un des piliers.

Une fois adoptée, cette stratégie exigera un véritable apprentissage institutionnel. Il faudra la diffuser dans l’ensemble du réseau diplomatique français et instaurer une coordination interministérielle avec tous les ministères concernés. Ce changement culturel, nécessaire, prendra du temps.

La France fait également face à une échéance majeure : l’organisation de la conférence sur les politiques étrangères féministes prévue en 2025. Cet événement rend indispensable la publication d’une stratégie officielle, ambitieuse et financée, car la crédibilité de la France sur la scène internationale en dépend.

En tant qu’association, avez-vous été reçue par le ministère des Affaires étrangères pour présenter vos plaidoyers ?

Oui, nous avons effectivement établi un dialogue avec le ministère des Affaires étrangères pour présenter nos plaidoyers. Le plaidoyer fait partie de l'ADN d’Equipop depuis une trentaine d’années. Par exemple, en 2019, Equipop a été copilote du mouvement Women7*, avec Care France à l'époque. Cette année-là, sous la présidence française, ce mouvement a offert un premier espace de mobilisation pour défendre les droits des femmes. Ensuite, il y a eu le Forum Génération Égalité à Paris en 2021, qui a marqué un moment fort de mobilisation des mouvements féministes et de solidarité internationale.

Depuis ces années, nous entretenons un dialogue constant avec les institutions. Ce dialogue alterne entre des phases où nous jouons un rôle de mise sous pression du gouvernement, et d'autres où nous apportons une expertise technique pour soutenir les ministères dans l’élaboration des contenus de cette stratégie. Ces interactions font partie intégrante de notre rôle en tant qu’association.

Nous constatons également des évolutions institutionnelles importantes. Aujourd'hui, le ministère de l’Europe et des Affaires étrangères dispose d’une équipe dédiée à la diplomatie féministe. C’est un changement institutionnel significatif qui contribue à faire avancer des stratégies comme celle-ci. Cependant, il reste un enjeu majeur : aller au-delà des alliés déjà engagés et mobiliser d’autres équipes, y compris dans les autres ministères. Nous restons très attentifs à ces évolutions.

Et bien sûr, nous continuons à rappeler à la France ses engagements. Lors de la Conférence des ambassadrices et ambassadeurs, le lundi 6 janvier 2025, Emmanuel Macron a évoqué la nécessité de défendre les droits des femmes à l’international face à une offensive réactionnaire. Ces éléments de langage sont encourageants, mais ils ne suffisent pas. Nous serons en position de demander des comptes au gouvernement sur cette base dans les mois à venir.

Comment éviter que cet adjectif « diplomatie féministe » ne soit vidé de son sens ou encore instrumentalisé par les États ?

Equipop s’est engagé dans ce plaidoyer sans naïveté. Le fait qu’un gouvernement affiche une volonté de mettre en œuvre une politique étrangère féministe est politiquement intéressant, car, pendant longtemps, très peu d’États ont osé revendiquer ce qualificatif de féministe. Néanmoins, il existe un enjeu crucial : donner un véritable sens à ce terme et dépasser les incohérences qui peuvent surgir.

Avoir une politique étrangère féministe suppose une approche transversale, qui touche tous les pans de la politique extérieure. Cela soulève des questions fondamentales : qu’est-ce qu’une approche féministe en matière de défense ? Qu’est-ce qu’une approche féministe en matière d’économie ? Pour que cette ambition ait un impact concret, il est indispensable qu’elle infuse tous les ministères et qu’elle soit également mise en œuvre au niveau national.

“Pour éviter que cet adjectif ne soit vidé de son sens, une vigilance constante est nécessaire. Il faut demander des comptes au gouvernement et travailler en étroite collaboration avec les associations féministes. Chez Equipop, nous faisons partie de plusieurs coalitions, aux côtés d’organisations comme le Planning Familial ou la Fondation des Femmes. Nous nous efforçons de relier les enjeux nationaux et internationaux. Ce que nous refusons, c’est un scénario où la France brille sur la scène internationale grâce à sa diplomatie féministe, mais n’honore pas ses engagements au niveau national.” — Lucie Daniel

Certaines nominations ministérielles récentes nous ont particulièrement préoccupé.e.s : des personnes ayant exprimé des positions éloignées des valeurs féministes ont été nommées à des postes clés. Or, garantir une politique étrangère féministe cohérente exige que ces nominations reflètent les principes fondamentaux de cette diplomatie. Il est donc essentiel de rappeler constamment les engagements pris et de veiller à maintenir une cohérence à tous les niveaux.

Enfin, il est crucial d’être attentif.ve.s à la manière dont cette politique est perçue à l’international, notamment dans les pays du Sud. Dans ces pays, des mouvements féministes expriment parfois des réserves légitimes sur la place qu’occupent des États comme la France dans la géopolitique mondiale. Ces critiques doivent être entendues et prises en compte. Cela implique que le gouvernement français s’attèle à traiter les contradictions les plus criantes aujourd’hui. Ce n’est qu’à ce prix que la diplomatie féministe pourra réellement gagner en crédibilité et avoir un impact durable.

Et sur le plan national, comment la France peut-elle garantir la cohérence de sa diplomatie féministe et lutter contre le backlash ?

La France doit veiller à aligner ses engagements internationaux avec ses politiques nationales pour garantir une cohérence dans sa diplomatie féministe. Un exemple frappant est la loi Aubry du 4 juillet 2001 sur l’éducation à la sexualité en milieu scolaire, l’un des principaux chevaux de bataille des mouvements anti-genre et anti-droits. Pourtant, cette loi reste encore très peu appliquée en France. Ce travail, porté en grande partie par des associations comme le Planning Familial et Sidaction, fait face à de nombreuses attentes et demande des efforts continus pour être pleinement effectif.

Un des résultats concrets de la diplomatie féministe française est la création du Fonds de soutien aux organisations féministes (FSOF), géré par l’Agence Française de Développement. Ce fonds, premier du genre en France, est spécifiquement dédié aux associations féministes. Cependant, il est aujourd’hui menacé par des coupes budgétaires, notamment dans l’aide publique au développement. Aux côtés des mouvements associatifs, nous continuons à lutter pour limiter ces coupes au maximum, en particulier sur les questions liées à l’égalité de genre.

Mais il y a aussi des avancées notables. Le 17 janvier 2025 a marqué les cinquante ans de la loi Veil, qui a légalisé l’interruption volontaire de grossesse (IVG) en France. Ce droit fondamental a été renforcé le 8 mars 2024, lorsque la France est devenue le premier pays au monde à inscrire dans sa Constitution la liberté pour les femmes de recourir à l’avortement. Cette décision, affirmant que ce choix appartient pleinement aux femmes, a envoyé un signal fort à l’international, notamment face aux reculs observés aux États-Unis.

Quelle évaluation de la diplomatie féministe ?

Votre rapport insiste aussi sur l’importance d’indicateurs clairs pour évaluer l’impact de cette stratégie. Quels indicateurs spécifiques recommandez-vous pour mesurer les résultats, au-delà des moyens mobilisés ?

Pour que la diplomatie féministe devienne réellement opérationnelle et crédible, il est essentiel de définir des indicateurs précis qui permettent d’évaluer son impact au-delà des moyens mobilisés. Cela passe par l’élaboration d’un document institutionnel clair, qui inclut des mécanismes de suivi rigoureux. Ce document devra s’appuyer sur des comités de pilotage où les associations féministes et les organisations de solidarité internationale auront un rôle actif et une voix au chapitre. Sans cette collaboration, le cadre risque de rester incomplet.

La France peut également s’appuyer sur plusieurs références solides déjà existantes. Par exemple, en octobre 2020, le Haut Conseil à l’Égalité (HCE) avait remis un rapport intitulé « La Diplomatie féministe, d’un slogan mobilisateur à une véritable dynamique de changement ? » au ministre de l’Europe et des Affaires étrangères ainsi qu’à la ministre déléguée chargée de l’égalité femmes-hommes. Ce rapport proposait 19 recommandations pour renforcer la diplomatie féministe, notamment dans trois domaines clés : l’aide publique au développement, la défense et la sécurité, et la politique commerciale. Ces recommandations, toujours pertinentes, peuvent servir de base pour établir un cadre évaluatif robuste.

Par ailleurs, la France, en tant que membre de l’ONU, adhère à des cadres internationaux essentiels, comme la Convention d’Istanbul ou les Objectifs de Développement Durable (ODD). Ces outils peuvent jouer un rôle crucial dans l’élaboration des indicateurs, car ils offrent des standards internationaux pour évaluer les progrès en matière d’égalité de genre.

Enfin, le Forum Génération Égalité, qui avait donné lieu à de nombreux engagements, arrive bientôt à son terme. Renouveler ces engagements et assurer un suivi renforcé de cette dynamique est indispensable. Toutes ces normes internationales, qui s’appliquent également à la France, doivent être pleinement intégrées dans ses politiques pour garantir leur cohérence et leur impact.

En résumé, une diplomatie féministe crédible nécessite trois piliers fondamentaux : des indicateurs clairs, un cadre institutionnel solide, et des mécanismes de redevabilité robustes. Ces éléments permettront de traduire les engagements en actions concrètes et de mesurer leurs effets réels sur le terrain.

Comment faire face aux défis internationaux ?

Vous mettez l’accent sur un contexte mondial de backlash* contre les droits des femmes et des personnes LGBTQIA+. Quels rôles la France peut-elle jouer dans les instances internationales pour contrer ce phénomène ? Et dispose-t-elle des moyens financiers nécessaires pour y parvenir ? 

Malheureusement, le backlash n’est pas nouveau. On le voit à travers des exemples marquants comme les États-Unis, l’Iran ou l’Afghanistan. Dans ce contexte, la France doit jouer un rôle fort, notamment dans les instances multilatérales comme l’ONU. Cela implique de porter une voix ambitieuse sur l’égalité de genre et les droits des femmes. Mais ce n’est pas suffisant : il faut aussi s’assurer que les équipes de négociation françaises, par exemple lors de la Commission sur la condition des femmes (CSW), défendent des positions fermes et ne cèdent rien face aux conservateurs et aux mouvements anti-droits.

Cette vigilance doit s’étendre à tous les espaces où la France siège : au Conseil de sécurité, au Conseil des droits de l’homme, mais aussi dans les fonds multilatéraux qu’elle finance, comme le Fonds mondial de lutte contre le sida, la tuberculose et le paludisme, ou encore l’UNFPA, l’agence de l’ONU pour la santé sexuelle et reproductive. Ces fonds risquent d’être fortement impactés par le probable retour de Donald Trump et du Global Gag Rule. Cette mesure réduirait drastiquement les financements américains pour les droits sexuels et reproductifs, créant un vide immense que la France devra contribuer à combler.

Cependant, la question des moyens financiers reste une préoccupation majeure. Par exemple, le Fonds de soutien aux organisations féministes (FSOF) a bénéficié d’un renouvellement annoncé en 2023 avec un financement de 250 millions d’euros sur cinq ans, lors de la dernière Assemblée générale des Nations Unies. Pourtant, dans le contexte budgétaire actuel, marqué par des coupes potentielles, ces financements restent insuffisants pour répondre aux besoins croissants. Ce que nous entendons surtout, c’est que les financements dédiés aux associations féministes, notamment à l’international, sont en danger.

“Notre objectif, chez Equipop, est de limiter ces coupes autant que possible. Mais il ne s’agit pas seulement de maintenir les financements actuels : il faut les augmenter, surtout dans un contexte international où les droits des femmes et des personnes LGBTQIA+ sont attaqués de toutes parts.” — Lucie Daniel

Pour rappel, la loi de programmation relative au développement solidaire et à la lutte contre les inégalités mondiales, adoptée le 4 août 2021 et toujours en vigueur, engage la France à ce qu’en 2025, 75 % des volumes annuels d’engagements de l’aide publique au développement (APD) bilatérale programmable aient l’égalité entre les femmes et les hommes pour objectif principal ou significatif. Parmi ces 75 %, 20 % doivent avoir cet objectif comme principal. Cependant, les derniers documents de politique transversale annexés au projet de loi de finances 2025 montrent des résultats extrêmement modestes. Pire encore, les projections pour 2025 sont en dessous de 50 % pour les engagements ayant l’égalité comme objectif principal ou significatif. Ce niveau de 50 % était déjà une cible fixée en 2013 pour 2017, dans le cadre de la stratégie « genre et développement ». Aujourd’hui, nous sommes donc très loin des 75 % prévus, ce qui est particulièrement préoccupant.

Face à ces défis, il est impératif que la France honore non seulement ses engagements financiers, mais intensifie ses efforts pour défendre activement des valeurs progressistes dans les instances internationales et sur la scène nationale.

La Suède, pionnière de la diplomatie féministe, l’a récemment abandonnée à l’arrivée de l’extrême droite au pouvoir. Quels enseignements en tirer pour que la France ne suive pas la même trajectoire ?

Effectivement, notre sujet est très lié à la montée de l’extrême droite en Europe, mais pas seulement. L’exemple de la Suède est éloquent : l’une des premières décisions du gouvernement soutenu par l’extrême droite a été de renoncer à la diplomatie féministe.

Mais il existe un autre risque : celui de détourner la diplomatie féministe de ses objectifs initiaux. En France, cela a été particulièrement visible lors des campagnes des européennes et des législatives, où l’extrême droite a adopté une tactique différente. Des candidat·e·s comme Marion Maréchal ou Jordan Bardella ont mis en avant la question des droits des femmes, mais en l’associant directement à la question migratoire. Leur discours, prétendant que les hommes d’origine étrangère seraient majoritairement responsables des violences sexistes et sexuelles, est dangereux à plusieurs égards : d’abord, parce qu’il est factuellement faux ; ensuite, parce qu’il démontre soit une ignorance totale du sujet, soit une tentative de manipulation délibérée. Dans les deux cas, c’est inacceptable.

Pour éviter cela, il est essentiel de préserver le sens profond du terme « féministe ». Cela passe par des financements adéquats, une cohérence dans les politiques publiques, et une vigilance constante. Cependant, il est important de comprendre que la diplomatie féministe n’est pas un concept universel, applicable par tous les gouvernements. Chez Equipop, nous ne pouvons pas imaginer qu’un gouvernement d’extrême droite revendique une diplomatie féministe : ce serait une contradiction totale. Si cela arrivait, nous le condamnerions fermement et nous désolidariserions de cette revendication.

Les leçons à tirer sont claires : pour avancer de manière positive, il faut agir dans un contexte politique propice, garantir des financements solides et maintenir un examen critique permanent des positions françaises. Par essence, une diplomatie féministe est incompatible avec toute concession faite à l’extrême droite.

L’administration Trump II et le Global Gag Rule

Qu’est-ce que le Global Gag Rule ? Pourquoi suscite-t-il autant d’inquiétude ?

Le Global Gag Rule est une mesure emblématique des administrations républicaines aux États-Unis. Elle interdit aux États-Unis de financer des programmes d’accès à l’avortement à l’international dans le cadre de leur politique d’aide publique au développement. À chaque fois qu’un président républicain est élu, cette mesure est réinstaurée, bien que son application varie selon les présidents : certains l’appliquent de manière plus stricte que d’autres.

En 2017, l’arrivée de Donald Trump à la Maison-Blanche a marqué un tournant particulièrement inquiétant. Le Global Gag Rule a été l’une de ses premières décisions, aux côtés du retrait des accords de Paris. Il n’y a aucun doute que s’il revient au pouvoir, cette mesure sera réinstaurée. Or, le Global Gag Rule a toujours eu des effets dramatiques sur l’accès aux droits reproductifs dans le monde, en réduisant considérablement les financements disponibles pour ces programmes.

Cette fois-ci, les inquiétudes sont encore plus grandes. Il est probable que le Global Gag Rule soit appliqué dans une définition beaucoup plus large. Tous les financements américains liés, même indirectement, à l’accès à l’avortement pourraient être affectés. Par exemple, des associations partenaires travaillant avec d’autres organisations qui abordent ces questions pourraient voir leurs financements suspendus. Certains scénarios envisagent même un élargissement à l’accès à la contraception, ce qui aurait des conséquences encore plus graves sur les droits sexuels et reproductifs, en particulier dans les régions les plus vulnérables.

Les intentions de Donald Trump sont claires : durcir les restrictions sur ces questions. Bien qu’il affirme ne pas être directement lié au rapport Project 2025, produit par un think tank ultra-conservateur, plusieurs anciens collaborateurs de son administration ont contribué à ce document. Ce rapport est une véritable feuille de route pour la prochaine administration conservatrice. Il contient de nombreuses propositions visant à suspendre les financements américains dans une large gamme de domaines, notamment les droits sexuels et reproductifs, qui restent au cœur des attaques des mouvements anti-droits.

« Si ces propositions venaient à être mises en œuvre, les conséquences seraient dramatiques, réduisant encore davantage les ressources allouées aux droits des femmes et des personnes LGBTQIA+ à l’échelle mondiale. Dans un tel contexte, il devient essentiel pour d’autres acteurs internationaux, comme la France, de renforcer leur engagement pour combler ce vide et protéger ces droits fondamentaux. »
— Lucie Daniel

La conférence internationale de 2025 : quels enjeux ?

La France doit organiser une conférence internationale sur les politiques étrangères féministes en 2025. Quels en sont les enjeux prioritaires selon Equipop ?

Après trois sommets organisés successivement en Allemagne, aux Pays-Bas et au Mexique en 2024, c’est désormais à la France qu’il revient d’accueillir la 4e conférence internationale sur les politiques étrangères féministes, intitulée « Shaping Feminist Foreign Policies », à l’été 2025.

Cette conférence, qui s’inscrit dans une série initiée par ces pays, doit se distinguer par son ambition. Pour qu’elle ait du sens et puisse être considérée comme un succès, il est essentiel de respecter certaines conditions et de fixer des objectifs concrets, tout en tirant les leçons des éditions précédentes.

Tout d’abord, les mouvements féministes doivent être des parties prenantes à part entière, pleinement associés à la conception de la conférence, avec de véritables espaces pour des discussions franches et constructives. Il est impératif de dépasser le modèle d’un sommet où diplomates et ministres s’auto-congratulent, tandis que les associations se contentent d’écouter en silence. Bien que caricatural, ce type de configuration reflète parfois le sentiment légitime des associations lors de grands sommets institutionnels.

Ensuite, cette conférence doit impérativement déboucher sur des actions concrètes, et cela passe avant tout par des financements. Aujourd’hui, les moyens alloués aux associations féministes sont dérisoires comparés à ceux des mouvements anti-droits. Il est essentiel de corriger ce déséquilibre majeur pour renforcer la dynamique autour des politiques étrangères féministes, qui ont vu une montée en puissance ces dernières années. Actuellement, une vingtaine d’États revendiquent ou cherchent à mettre en place une diplomatie féministe, mais certains reculs préoccupants sont à noter. Par exemple, la Suède a abandonné ce concept, et les Pays-Bas s’en éloignent également, sous l’effet de coupes budgétaires sans précédent, comme nous l’ont rapporté nos partenaires néerlandais.

Quelles échéances importantes devront être prises en compte ?

Cette conférence devra s’inscrire dans un calendrier international chargé. Une échéance cruciale interviendra en mars 2025, avec la Commission sur le Statut des Femmes (CSW), qui sera l’un des premiers sommets de l’ONU à se tenir sous le retour de l’administration Trump. Ce contexte crée un enjeu majeur pour la France, qui devra se positionner fermement. Comment réagira-t-elle face à une administration Trump probablement déterminée à relancer des initiatives comme la Déclaration du consensus de Genève, promue par les États-Unis dans le passé et source d’inspiration pour les mouvements anti-droits ? Ce sommet pourrait représenter un moment critique, exigeant de la France une démonstration de force pour réaffirmer son engagement en faveur des droits des femmes.

De plus, cette édition de la CSW revêt une importance particulière, car elle marquera les 30 ans de la Conférence de Beijing, une étape phare dans l’histoire des droits des femmes. Une déclaration politique est actuellement en cours de préparation et devra être adoptée lors de cet événement. La Conférence de Beijing avait permis à l’ONU d’affirmer des principes essentiels : notamment, que les femmes sont maîtresses de leur sexualité. Elle avait aussi abordé la question de l’avortement, engageant tous les États participants à fournir des soins post-avortement aux femmes, quelle que soit la législation en vigueur dans leurs pays respectifs.

“L’édition 2025 de la CSW sera donc un moment clé, tant pour honorer cet héritage que pour défendre les droits des femmes dans un contexte international marqué par une offensive des mouvements conservateurs. La France devra s’assurer que ses engagements sur la scène internationale se traduisent par des actions concrètes et ambitieuses.” — Lucie Daniel

N.D.L.R : à la date de l’interview, le 10 janvier 2025, le service de communication du ministère de l'Europe et des Affaires étrangères n’avait pas donné suite aux sollicitations d’Enflammé.e.s.

  • Backlash : « Le terme « backlash » —traduit par « retour de bâton » en français et théorisé pour la première fois par Susan Faludi, journaliste américaine — est communément utilisé pour désigner l’action de mouvements conservateurs et masculinistes qui réagissent violemment dès que les droits des femmes connaissent de nouvelles avancées. Ils déploient des stratégies pour non seulement saper ces progrès, mais aussi faire reculer les droits des femmes de façon générale.

    Women 7 : rassemblement d’organisations de la société civile des pays du G7 et des pays en développement investies sur la question des droits des femmes et des filles.

    • Equipop : « Diplomatie féministe » française : maintenir les exigences dans un contexte de backlash.

    • Equipop et Fondation Jean-Jaurès : extrait du rapport publié par Equipop et la Fondation Jean-Jaurès en 2023, « Droits des femmes : combattre le backlash »

 
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