Gwenola Joly-Coz : la magistrate combattante pour une justice féministe
Première présidente de la Cour d’appel de Poitiers et fondatrice de l’association Femmes de Justice, Gwenola Joly-Coz est une figure majeure du féminisme judiciaire en France. Forte de ses expériences en Outre-mer et en métropole, elle milite pour une justice plus égalitaire, où la parole des femmes est pleinement reconnue et les violences faites aux femmes, mieux combattues.
À travers cette interview accordée à Enflammé.e.s le 29 novembre 2024, elle revient sur son parcours, et les défis qui l’attendent à la Cour d’appel de Papeete qu’elle rejoindra dès janvier 2025.
Gwenola Joly-Coz, Première présidente de la Cour d’appel de Poitiers et fondatrice de l’association Femmes de Justice (Cour d’appel de Poitiers)
Une magistrate au cœur des combats féministes
Lors de votre entrée à l’École nationale de la magistrature en 1990, les questions d’égalité femmes-hommes ne semblaient pas encore d’actualité. Comment votre prise de conscience sur les inégalités de genre s’est-elle opérée ?
En 1990, j’avais vingt-deux ans. À cette époque, la société pensait que les grandes batailles pour les droits des femmes avaient été remportées. Nous bénéficiions déjà de droits fondamentaux comme l’accès à la contraception et à l’avortement, acquis grâce aux luttes des générations précédentes. Ces victoires donnaient l’impression qu’il n’y avait plus de chemin à parcourir.
C’est en observant autour de moi et en échangeant avec des collègues que j’ai progressivement perçu les biais de genre. Cette prise de conscience a été lente, presque douloureuse. Elle s’est cristallisée au début des années 2010, lorsque j’étais secrétaire générale de l’Inspection générale de la Justice. C’est à ce moment-là que j’ai compris qu’il fallait dépasser l’intuition personnelle pour organiser une réflexion collective. Cela m’a conduit à m’engager dans ce que j’appelle le « féminisme ministériel ».
Pourriez-vous revenir sur ce concept ? Comment s’est-il concrétisé dans votre parcours au ministère de la Justice ?
Au départ, l’idée de « féminisme ministériel » semblait presque un oxymore. Associer un féminisme engagé à la rigidité des institutions pouvait sembler antinomique. Pourtant, en 2012, cette réflexion a pris tout son sens avec l’arrivée de Najat Vallaud-Belkacem comme ministre des Droits des femmes. Sous son impulsion, chaque ministère a été appelé à intégrer la question de l’égalité femmes-hommes dans son fonctionnement. Ce fut une rupture majeure, car jusqu’alors, ces sujets étaient souvent relégués au second plan, traités comme des préoccupations secondaires.
Au poste de secrétaire générale de l’Inspection générale de la Justice, j’ai pu observer de près les mécanismes sexistes profondément ancrés dans l’institution judiciaire. Les femmes, bien qu’elles soient nombreuses dans la magistrature, restaient largement invisibles dans les fonctions stratégiques. J’ai donc initié des réunions non-mixtes pour que les femmes puissent partager librement leurs expériences. Ces échanges ont révélé des biais systémiques : des femmes qui ne postulaient pas aux postes de direction par manque de confiance en elles, ou qui faisaient face à des freins structurels liés à la mobilité géographique ou à des réseaux professionnels fermés.
Comment cette initiative s’est-elle structurée en un mouvement organisé ?
L’étape suivante était de dépasser l’intuitif pour structurer une véritable réflexion institutionnelle. C’est ainsi qu’en 2014, j’ai fondé l’association Femmes de Justice. Nous n’étions pas seules dans cette dynamique : d’autres ministères s’étaient déjà mobilisés avec des associations comme Femmes de l’Intérieur ou Femmes et Diplomatie. Ce mouvement interministériel a donné naissance à un réseau puissant, qui a permis de mutualiser les efforts et les idées pour faire émerger un véritable féminisme d’État.
L’objectif de Femmes de Justice était clair : mettre en lumière les inégalités persistantes, soutenir les femmes dans leur carrière, et produire une pensée féministe propre à la magistrature. Nous avons commencé par objectiver la situation. À Femmes de Justice, nous avons compilé des données pour montrer que les femmes étaient exclues de certains postes malgré leur nombre croissant dans la profession. Nous avons créé des tableaux Excel, des cartes genrées, et mis en lumière la sous-représentation des femmes dans les fonctions décisionnelles. Ce travail de plaidoyer a permis de sensibiliser l’institution et d’ouvrir un débat sur ces inégalités.
En 2014, quelle était la situation des femmes dans la magistrature ? A-t-elle évolué dix ans après ?
À mon entrée à l’École nationale de la magistrature en 1990, les femmes représentaient moins de 50 % des magistrats. Ce seuil a été atteint en 2002. En 2014, année de la création de Femmes de Justice, la profession était féminisée à hauteur de 66 %.
Aujourd’hui, au 1ᵉʳ janvier 2024, les femmes représentent 71 % des magistrats, et certaines promotions atteignent 80 % de femmes. Ces chiffres ne doivent pas masquer les inégalités persistantes dans l’accès aux postes à responsabilité. Les présidences de tribunaux et les postes de premiers présidents restent largement dominés par les hommes.
Comment votre démarche a-t-elle été perçue au sein de la magistrature ?
La réaction initiale a été mitigée. Beaucoup disaient : « Pourquoi s’embêter ? Les femmes sont majoritaires, tout va bien ». Mais être nombreuses ne signifie pas être visibles ou influentes.
Cependant il faut constater qu’il y a eu d’emblée de très nombreuses adhésions et que l’association est d’un dynamisme exemplaire. Le travail de plaidoyer a permis de poser la question des responsabilités, des nominations, et des mécanismes implicites qui maintiennent les femmes à distance des postes stratégiques.
Quels résultats tangibles ont émergé de cette démarche ?
Outre la publication de rapports et d’analyses, ce féminisme ministériel a donné lieu à des actions concrètes. Nous avons organisé des ateliers de coaching pour accompagner les femmes dans leurs ambitions professionnelles, des programmes de mentorat pour transmettre des savoir-faire, et des colloques pour aborder des thématiques spécifiques, comme la parole des femmes ou la reconnaissance des violences psychologiques.
Cette dynamique interministérielle a également créé un réseau solidaire entre femmes fonctionnaires. Aujourd’hui, nous voyons les fruits de ce travail dans les associations Femmes de Bercy, Femmes de la Culture, ou encore Femmes de la Défense. Ce maillage a permis de porter des revendications féministes directement dans les rouages de l’État, ce qui est essentiel pour un changement durable.
Quels axes de travail précisément aviez-vous définis pour Femmes de Justice ?
Nos actions reposaient sur trois axes principaux.
D’abord objectiver les inégalités : nous avons voulu rendre visibles les disparités en collectant et en publiant des données sur les nominations aux postes à responsabilité, les fonctions stratégiques, ou encore la représentation des femmes dans l’administration centrale. Cela a permis de mettre en évidence les biais systémiques qui freinent la parité.
Ensuite, accompagner les femmes : nous avons organisé des ateliers de coaching et des programmes de mentorat pour aider les magistrates à prendre confiance en elles. Même après avoir réussi un concours aussi difficile que celui de l’École nationale de la magistrature, beaucoup de femmes doutent de leur légitimité à demander des postes à responsabilité. Ce travail d’empowerment a été essentiel.
Enfin, produire une pensée féministe : la place des femmes dans la magistrature était un impensé. En 2016, grâce à notre plaidoyer, l’Inspection générale de la Justice a publié le premier rapport sur la féminisation du corps judiciaire. Nous avons aussi poussé le Conseil supérieur de la magistrature à intégrer la parité dans ses réflexions. Ce travail intellectuel est indispensable pour changer durablement les mentalités.
En plus de ces actions, nous avons organisé des colloques qui sont devenus des espaces majeurs de réflexion sur les problématiques liées à la magistrature et au féminisme. En 2020, le thème retenu portait sur « La voix des femmes », où nous avons exploré comment les femmes s’expriment, comment elles sont souvent interrompues ou réduites au silence dans les espaces professionnels.
Quel est le thème de l’édition 2025 ?
Notre prochaine assemblée se tiendra au Sénat le 4 avril sur « Femmes et Territoires ». Nous voulons montrer que les femmes magistrates occupent des fonctions dans tout le maillage territorial français, et non uniquement à Paris. Cette mobilité géographique, bien qu’exigeante, peut constituer un frein pour les femmes en raison des contraintes familiales et des disparités dans l’accès aux postes. Ce colloque sera une opportunité d’échanger sur ces défis et de proposer des solutions.
Des combats pour la justice et la visibilité des femmes
Avec votre premier livre Femmes de justice publié en février 2023 (Enrick B Éditions), vous avez travaillé sur la réhabilitation des figures féminines dans la magistrature. Comment l’idée de ce projet est-elle née et comment l’avez-vous mené ?
Pendant des années, je n’ai pas réalisé que les femmes de la magistrature avaient été si profondément effacées de l’histoire institutionnelle. Il m’a fallu vingt ans pour comprendre que, dans notre métier, des femmes pionnières avaient existé mais qu’elles étaient totalement invisibilisées. Ce constat m’a frappée : pourquoi les noms des premières femmes magistrates, procureures ou présidentes de tribunaux ne m’avaient-ils jamais été transmis ? Pourquoi n’existait-il aucun portrait d’elles sur les murs de nos institutions, à l’inverse des hommes, dont les visages et les noms peuplent nos couloirs ?
“Cette absence de mémoire est révélatrice de mécanismes sexistes qui visent à maintenir les femmes dans l’ombre.” — Gwenola Joly-Coz
La première femme magistrate en France, Charlotte Béquignon-Lagarde, n’était connue de personne. Même la Cour de cassation, qui possède pourtant une immense collection de portraits, n’avait rien à son sujet. C’est un symbole fort : l’institution elle-même n’avait pas gardé la trace de celles qui avaient ouvert la voie. Alors, j’ai décidé de mener ce travail de réhabilitation. Cela a commencé par une recherche personnelle, presque obstinée, pour retrouver son nom et son histoire. J’ai fini par rencontrer son fils, Paul Lagarde, qui m’a raconté sa vie et m’a confié la seule photo existante d’elle, une photo familiale. Cette photo est aujourd’hui dans mon livre.
Une fois la porte ouverte, je ne pouvais pas m’arrêter à un seul portrait. J’ai voulu tirer le fil et retrouver d’autres pionnières : la première femme présidente de tribunal, la première procureure, la première procureure générale, la première première présidente… En quatre ans, j’ai reconstitué les parcours de dix-sept femmes, dont j’ai raconté les vies à travers des portraits. Ce fut un travail émouvant et parfois laborieux, car l’institution n’avait gardé aucune trace d’elles. Pour les retrouver, j’ai dû me tourner vers leurs familles, fouiller dans les archives personnelles, ouvrir des cartons poussiéreux et des albums photos. Ces rencontres étaient riches et touchantes. Les descendants, souvent avocats, magistrats ou professeurs de droit eux-mêmes, m’ont aidée à reconstituer ces vies.
“En quatre ans, j’ai reconstitué les parcours de dix-sept femmes, dont j’ai raconté les vies à travers des portraits.” — Gwenola Joly-Coz
Quels résultats ce travail de mémoire a-t-il produit au sein de la magistrature ?
Cette réhabilitation s’inscrit dans une démarche globale visant à produire une pensée féministe sur la justice. Nommer ces femmes, raconter leur parcours, c’est aussi montrer aux jeunes générations que leur présence dans la magistrature est le résultat d’un âpre combat. Cela les encourage à poursuivre cette lutte pour l’égalité.
En 2022, j’ai proposé un cycle de conférences à la Cour de cassation intitulé « Justice : Figures de femmes ». L’objectif était de redonner de la visibilité à ces pionnières, mais aussi de réfléchir aux mécanismes qui les avaient rendues invisibles. Ces conférences ont nourri ma réflexion sur la manière dont les institutions perpétuent des biais sexistes, même inconsciemment. Comme l’a expliqué l’historienne Michelle Perrot, l’invisibilité des femmes est souvent le résultat d’un silence organisé : on ne parle pas d’elles, on ne les cite pas, on ne leur consacre pas de travaux. Il est donc indispensable de les nommer, littéralement, pour leur rendre justice.
Lutte contre les violences faites aux femmes : focus sur le féminicide ; le bracelet anti-rapprochement ; le contrôle coercitif
Vous avez été la première magistrate en France à utiliser le terme « féminicide » lors d’un discours officiel. Quelle importance accordez-vous à ce mot ?
Le mot « féminicide » est d’une puissance incroyable. Lorsque je l’ai utilisé pour la première fois en septembre 2019, dans un discours officiel lors d’une audience solennelle, c’était un moment décisif. Nous étions alors en plein Grenelle des violences conjugales, une période où la société prenait conscience de l’ampleur de ces crimes. Ce terme, qui n’existait pas dans notre vocabulaire juridique, permettait de rompre avec des expressions comme « crime passionnel », qui minimisaient et romantisaient implicitement ces meurtres.
« L’enjeu du mot « féminicide » est double : il nomme et il explique. Nommer, c’est reconnaître que ces meurtres de femmes par leur conjoint ou ex-conjoint ne sont pas des faits isolés, mais qu’ils s’inscrivent dans un système de domination patriarcale. Cela explique pourquoi ces actes ne peuvent être traités comme de simples homicides : ils ont une dimension systémique, sociale de domination et d’appropriation des femmes. »
Je n’ai pas hésité à l’inclure dans mon discours. Certains collègues m’ont dit : « Ce n’est pas un terme juridique, pourquoi l’utiliser ? » Mais ce n’était pas l’objectif. Juridiquement, nous avons déjà des outils : meurtre, assassinat, circonstance aggravante de conjoint. Le mot « féminicide », lui, joue un rôle dans la prise de conscience collective : il mobilise, il alerte, il pousse à l’action. Et il a eu un impact considérable : aujourd’hui, il est utilisé par les médias, les associations, et même dans les débats politiques. En 2019, cela paraissait encore audacieux ; aujourd’hui, cela semble évident. C’est le pouvoir du langage.
Dans Elle l’a bien cherché publié en novembre 2023 (Éditions Dialogues), Gwenola Joly-Coz examine l'évolution de la justice française face aux violences faites aux femmes au cours des deux dernières décennies. Elle analyse l'impact des mouvements sociaux, notamment #MeToo, sur le traitement judiciaire des violences sexistes et sexuelles, et questionne la transformation des principes juridiques tels que la présomption d'innocence et la prescription. La magistrate aborde également les défis déontologiques auxquels sont confrontés les juges dans ce contexte en mutation, tout en proposant une réflexion sur l'évolution du vocabulaire juridique et médiatique lié à ces questions.
Vous avez joué un rôle clé dans l’introduction du bracelet anti-rapprochement en France. Comment ce dispositif a-t-il vu le jour et quel impact a-t-il eu ?
Le bracelet anti-rapprochement est un outil inspiré de l’Espagne, où il a montré son efficacité depuis des années. En tant que directrice de cabinet de la secrétaire d’État aux Droits des femmes, j’ai été confrontée à des histoires de violences conjugales récurrentes, souvent mortelles. Nous avions besoin d’un dispositif qui protège les femmes en temps réel, pas seulement après une agression. Ce bracelet permet de maintenir une distance physique entre l’agresseur et la victime grâce à un système de géolocalisation. Si l’agresseur s’approche de la victime, une alerte est déclenchée et les forces de l’ordre interviennent immédiatement.
L’idée a mis du temps à se concrétiser. Avec Éric Corbaux, alors procureur de la République à Pontoise, où j’étais moi-même présidente, nous avons travaillé à son développement. Ce dispositif a été adopté et mis en œuvre pour la première fois en 2020, au tribunal judiciaire de Pontoise. Nous savions que ce n’était pas une solution miracle, mais il s’agit d’un outil dissuasif qui sauve des vies. Les chiffres le prouvent. Ce n’est qu’un élément parmi d’autres dans la lutte contre les violences conjugales, mais c’est un symbole fort de ce que l’innovation juridique et technologique peut apporter à la justice.
Vous avez également introduit la notion de « contrôle coercitif » dans le débat judiciaire. Pourquoi est-ce une avancée importante dans la lutte contre les violences conjugales ?
Le contrôle coercitif est une violence insidieuse, souvent invisible, mais profondément destructrice. C’est un processus par lequel l’agresseur prive progressivement sa victime de son autonomie, en usant de stratégies de domination psychologique, économique et sociale. Cela peut se manifester par l’isolement de la victime, la manipulation, ou encore par des comportements visant à annihiler sa confiance en elle.
Cette notion est essentielle, car elle permet de comprendre les dynamiques d’emprise qui empêchent souvent les victimes de quitter un conjoint violent. Jusqu’ici, la justice s’est beaucoup focalisée sur les violences physiques. Or, le contrôle coercitif est souvent le prélude à ces violences, et son impact psychologique est tout aussi dévastateur.
Sous ma présidence, le 31 janvier 2024, la Cour d’appel de Poitiers a rendu plusieurs arrêts consacrant cette notion. C’est une avancée majeure. Elle nous permet de mieux nommer les violences psychologiques et économiques, qui doivent être prises en compte dans les décisions judiciaires. Cela change la façon dont nous évaluons les situations de danger, et cela ouvre de nouvelles perspectives pour prévenir les féminicides. Mais cela nécessite aussi une formation accrue des magistrats, car cette notion demande une sensibilité particulière et une capacité à déceler des dynamiques subtiles.
Les annonces de l’ex Premier ministre*, Michel Barnier, le 25 novembre ont suscité des réactions diverses. Quelle est votre analyse de ces mesures et, plus généralement, de l’évolution des politiques publiques sur les violences faites aux femmes ?
Il est difficile de répondre simplement. Les politiques publiques, comme tout ce qui concerne les grandes institutions, suivent une dynamique propre, avec des phases d’élan et des périodes de ralentissement. Rien n’est linéaire. Il y a des moments où les engagements sont très forts, comme ce fut le cas en 2017 avec le mouvement MeToo ou en septembre 2019 avec le Grenelle des violences conjugales et enfin en mai 2023 à la sortie du rapport Rouge VIF de la sénatrice Dominique Vérien. Et puis, il y a des moments où l’impulsion s’essouffle, où l’on a l’impression qu’il se passe moins de chose.
C’est toujours le cas avec les politiques publiques : elles avancent, puis ralentissent, et parfois même semblent reculer. Cela ne signifie pas qu’il ne se passe rien, mais plutôt que la cinétique des institutions est lente par nature. Ce sont des paquebots gigantesques, qui ne peuvent pas pivoter du jour au lendemain.
Mais pour les familles des victimes, cette lenteur doit être insupportable…
Absolument. À chaque fois qu’une femme meurt sous les coups de son conjoint, on ne peut que se dire : « On aurait pu l’empêcher, on aurait dû faire mieux. » C’est insupportable, et ce sentiment, je le ressens profondément en tant que magistrate. On aimerait que tout aille beaucoup plus vite, que les dispositifs soient pleinement opérationnels. Mais la réalité est plus complexe.
Nous avons tout de même des moyens pour agir, et il est important de les utiliser au mieux. Chaque espace est bon à prendre pour faire avancer cette lutte, qu’il soit institutionnel ou citoyen. C’est pourquoi, en tant que citoyenne, je trouve le travail des colleureuses dans les rues particulièrement intéressant, avec des messages comme « Je te crois ». Je comprends que ces mots me sont destinés en tant que juge : c’est une demande de croire la parole des femmes qui viennent nous raconter leur histoire. Et je le fais. Cela ne veut pas dire que nous ne respectons pas les procédures judiciaires, que nous ne cherchons pas des preuves, mais nous devons garder à l’esprit que ces femmes ne viennent pas pour mentir. Elles viennent pour être entendues, et il nous incombe de transformer leur récit en une réalité judiciaire.
Pensez-vous que ces collages influencent directement la justice ?
Ce que ces collages montrent, c’est que la parole des femmes cherche à occuper tous les espaces, y compris l’espace public. Il est important que la justice, elle aussi, trouve des moyens de répondre à ces attentes, tout en respectant son cadre. Nous avons la responsabilité de prendre en compte cette parole, non pas en dehors de la procédure, mais en l’intégrant comme un élément de notre réflexion.
Vous prendrez vos fonctions à la Cour d’appel de Papeete en janvier 2025. Comment envisagez-vous cette mission, notamment face aux spécificités de la Polynésie française ?
Certainement pas en arrivant avec des idées toutes faites. Ce serait une erreur. Je pense qu’il faut approcher un territoire avec humilité, avant tout. Quand on arrive dans un nouvel environnement, il faut commencer par découvrir, observer, écouter. Il s’agit d’essayer de comprendre comment les choses fonctionnent sur place, quelles sont les réalités propres à ce territoire, les défis spécifiques, les dynamiques sociales et culturelles. C’est une étape essentielle.
J’ai eu la chance d’exercer dans des régions très diverses : la Guyane, qui est sur le versant atlantique de la France ; Mayotte, dans l’océan Indien ; et bientôt, la Polynésie française, dans le Pacifique.
Dans les territoires des Outre-mer, les violences faites aux femmes sont particulièrement préoccupantes. Dans un rapport du CESE, 13 femmes ont été tuées par leur conjoint ou ex-conjoint en 2022, soit 11 % des féminicides en France, alors que la population ultramarine représente seulement 4 % de la population nationale. Comment l’explique-t-on ?
Je ne crois pas qu’il existe une explication unique, théorisée ou documentée, à ce phénomène. Peut-être que dans ces territoires, ces questions sont moins souvent mises en lumière, moins abordées dans le débat public, alors qu’en métropole, elles sont devenues des sujets centraux des politiques publiques et des discussions de société. Mais ce n’est qu’une hypothèse.
Combien de temps prévoyez-vous de rester en Polynésie ?
Dans la magistrature, les postes de responsabilité – comme président de tribunal ou premier président de cour d’appel – sont limités à sept ans. Je partirai donc pour une durée maximale de sept ans. C’est une mission de longue haleine, mais qui me permettra, je l’espère, de contribuer à rendre la justice plus accessible et adaptée aux spécificités locales, tout en continuant mon engagement contre les violences faites aux femmes.
Le procès de Mazan : une réflexion sur le débat judiciaire
Le procès de Mazan a été très suivi et soulève de nombreuses questions, notamment sur la manière de rendre une justice juste tout en restant à l’écart des influences de la sphère publique. Qu’en retenez-vous en tant que magistrate ?
Je ne peux évidemment pas me prononcer sur une affaire en cours, ni sur le fond du procès de Mazan. Ce qui m’a frappée, en tant que professionnelle de la justice, c’est la dynamique du débat judiciaire et, plus particulièrement, le rôle des avocats. Leur positionnement tout au long du procès a été un élément central et m’a beaucoup intéressée.
Certains avocats, en défendant les auteurs, ont adopté des stratégies parfois très dures envers la victime, avec des interrogatoires longs, parfois empreintes d’un manque de délicatesse et de retenue. Cela interroge sur ce que nous pouvons accepter dans une enceinte judiciaire. Est-il approprié de mettre une victime en difficulté de cette manière, alors qu’elle a eu le courage de demander que le procès soit public ? Cette question mérite d’être posée.
D’un autre côté, j’ai trouvé les plaidoiries des avocats de la partie civile, représentant madame Pelicot, particulièrement intéressantes. Elles étaient intellectualisées, construites avec beaucoup de rigueur et portaient un message fort dans le cadre de ce procès. Enfin, il y a eu la plaidoirie de l’avocate du principal accusé, monsieur Pelicot, qui a tenté de recréer un lien d’humanité entre cet auteur des faits et nous, la société.
Ce qui m’a marquée, c’est la richesse et la complexité de ces échanges. Nous étions dans une arène judiciaire où chaque protagoniste jouait un rôle déterminant : les magistrats bien sûr, mais aussi les avocats, qui sont des auxiliaires essentiels de la justice. Cette diversité de postures a permis d’alimenter un débat judiciaire fascinant, même si elle pose des questions déontologiques importantes. Cela soulève la nécessité de réfléchir au cadre dans lequel ces échanges doivent se tenir pour garantir que la justice reste équilibrée et respectueuse des droits de toutes les parties.
« Pour moi, ce n’est pas tant la question du consentement ou du fond de l’affaire qui m’a marquée, mais bien ce théâtre judiciaire. Il révèle les enjeux complexes de notre profession, où l’on doit naviguer entre la recherche de vérité, le respect des procédures et la prise en compte des personnes – victimes comme accusés. »
Professeur émérite en histoire contemporaine à l’université de Poitiers et spécialiste de l’histoire de la justice pénale au 19e siècle, Frédéric Chauvaud vient de publier Gwenola Joly-Coz, une haute magistrate féministe et essayiste (novembre 2024, éditions Memoring) dans lequel il retrace le parcours exceptionnel de cette haute magistrate française.
N.D.L.R : *Lors de l’interview de Gwenola Joly-Coz, le 29 novembre 2024, Michel Barnier était encore Premier ministre. Le 4 décembre, trois cent trente et un députés ont voté en faveur de la motion de censure déposée par le Nouveau Front populaire contre son gouvernement. En conséquence, le gouvernement a été renversé, et le projet de loi de financement de la Sécurité sociale pour 2025 rejeté.