L'Europe féministe contre l’extrême droite

Lucie Daniel, responsable de plaidoyer et d’études pour l’association Equipop, s’exprime dans un entretien à Enflammé.e.s le 11 décembre 2024, à l’occasion de la parution du rapport Comment construire une Europe féministe ? de l’association publié la veille.

Face à la montée de l’extrême droite, à l’érosion des droits dans certains pays, mais aussi à des avancées comme la première directive européenne contre les violences faites aux femmes, Lucie Daniel dresse un constat préoccupant mais propose des stratégies transnationales, un financement renforcé et un rôle plus responsable des médias pour construire une Europe féministe.

Equipop, association féministe de solidarité internationale, agit pour améliorer les droits et la santé des femmes et des filles, en mettant l’accent sur leurs droits sexuels et reproductifs et en intégrant une approche genre dans toutes ses actions.

Equipop

Les deux rapports rédigés par Equipop et publiés en mai et décembre 2024 (Equipop)

 

Pour commencer, comment définir l’extrême droite, notamment en lien avec les droits des femmes et des personnes LGBTQIA+ ?

L’extrême droite est traditionnellement définie comme un ensemble de partis politiques, d’organisations et de médias qui promeuvent un agenda politique axé autour du rejet de l’immigration, souvent accompagné d’une xénophobie assumée. Elle défend également un projet autoritaire en matière de politique intérieure et adopte une rhétorique anti-système hostile aux partis traditionnels. Mais pour Equipop, ainsi que pour de nombreuses chercheuses et expertes féministes, cette définition doit être élargie.

“L’extrême droite porte un anti-féminisme profond et un agenda « anti-genre » opposé aux droits des femmes et des personnes LGBTQIA+.” — Lucie Daniel

Cet agenda vise à maintenir des normes genrées et patriarcales, limitant les avancées en matière d’égalité et de justice sociale. Comprendre cette facette est essentiel pour saisir pleinement l’impact de l’extrême droite sur nos sociétés.

 
 

Vous avez co-rédigé deux rapports majeurs cette année, l’un publié le 16 mai avant les élections européennes intitulé Quand l’extrême droite avance, les droits des femmes reculent, et l’autre le 10 décembre, Comment construire une Europe féministe ?. Ils dressent un constat alarmant tout en proposant des leviers d’action. Quelles transformations majeures avez-vous observées au sein du Parlement européen suite aux élections de juin 2024 ?

Les élections européennes de 2024 ont marqué un tournant important. Nous avons constaté une montée historique de l’extrême droite, notamment dans des pays fondateurs de l’Union européenne comme la France, l’Italie ou l’Allemagne. Cela s’est traduit par un virage politique à droite au Parlement européen. Par exemple, des alliances nouvelles entre des leaders comme Jordan Bardella et Viktor Orbán ont émergé, tandis que des partis plus progressistes, traditionnellement soutiens de l’égalité de genre, ont perdu des sièges, notamment Les Verts et Renew Europe. Ce repositionnement a des conséquences directes sur les droits des femmes et l’égalité de genre.

Quels impacts immédiats ces changements ont-ils eu sur les priorités législatives et institutionnelles liées aux droits des femmes ?

Nous avons déjà observé des impacts préoccupants. Par exemple, le poste de Commissaire dédié à l’Égalité a été supprimé dans la nouvelle Commission européenne présidée par Ursula von der Leyen, et les droits des femmes sont désormais dilués dans un portefeuille plus large qu’aura en charge Hadja Lahbib. Cela reflète une dépriorisation institutionnelle inquiétante. De plus, des figures d’extrême droite ont intégré la commission des droits de la femme et de l'égalité des genres (FEMM) au Parlement, probablement dans une stratégie de blocage des avancées législatives.

Votre publication de mai mettait en lumière des stratégies spécifiques de l’extrême droite, notamment le « fémonationalisme ». Pourriez-vous expliquer ce concept et ses implications concrètes ?

Le fémonationalisme désigne l’instrumentalisation des luttes féministes à des fins racistes et nationalistes. Certain.e.s dirigeant.e.s de l’extrême droite, comme Marion Maréchal en France, utilisent le discours de protection des femmes pour justifier des politiques anti-immigration. Ces discours renforcent non seulement les stéréotypes racistes, mais détournent également l’attention des causes systémiques des violences sexistes et sexuelles, profondément enracinées dans le patriarcat. La Présidente du Conseil des ministres d’Italie, Georgia Meloni, défend une vision conservatrice de la famille, tout en promouvant un agenda anti-avortement et anti-immigration. En 2019, elle se présentait en ces termes : « Je suis Giorgia. Je suis une femme, je suis une mère, je suis chrétienne » utilisant le cliché de la figure maternelle italienne dans son discours d’identité nationale.

Une mesure marquante cette année a été l’adoption, le 24 avril 2024, de la première directive européenne contre les violences faites aux femmes. Que représente cette avancée pour les droits des femmes ?

C’est une étape importante dans la lutte contre les violences sexistes et sexuelles. Cette directive impose des normes minimales à tous les États membres en termes de prévention, de protection des victimes et de poursuites des auteurs. Elle reconnaît également le cyberharcèlement et les violences en ligne comme des formes de violences faites aux femmes. C’est un signal fort, mais sa mise en œuvre effective dépendra de la volonté politique des États membres, notamment ceux où les droits des femmes sont menacés.

Face à l’érosion des droits sexuels et reproductifs dans plusieurs pays, quelles initiatives transnationales féministes, comme « Ma voix, mon choix » en Slovénie, pourraient inspirer l’Union européenne ?

L’initiative citoyenne européenne « Ma voix, mon choix » est en effet un exemple inspirant. Elle appelle à inscrire l’accès sécurisé à l’avortement parmi les priorités des institutions européennes et à garantir un droit effectif pour toutes les femmes, quel que soit leur pays de résidence. Elle montre l’importance des mobilisations transnationales pour faire avancer les droits reproductifs dans un contexte où certains États membres imposent des restrictions sévères.

En parallèle, nous recommandons fortement la création d’un fonds de soutien de l’UE dédié spécifiquement au financement des associations féministes. Ce fonds permettrait de renforcer la capacité d’action des organisations de terrain qui, dans de nombreux pays, jouent un rôle clé pour pallier les lacunes des politiques publiques en matière de santé et de droits reproductifs. Ces deux initiatives, bien qu’indépendantes, pourraient inspirer l’UE à s’engager davantage pour l’égalité et les droits des femmes.

Pouvez-vous partager des exemples récents de victoires féministes en Europe ?

En France, l'inscription de l'IVG dans la Constitution le 8 mars 2024 est une avancée historique. C'est une réponse forte face aux menaces pesant sur les droits reproductifs, tant au niveau national qu'international. Cette démarche envoie un signal clair : les droits des femmes ne sont pas négociables et doivent être protégés de manière pérenne. Un autre exemple inspirant est la mobilisation en Pologne contre les restrictions à l’avortement. Bien que les lois y restent très restrictives, les manifestations massives ont montré la résilience et la force du mouvement féministe transnational. Ces victoires, même dans des contextes difficiles, illustrent que la solidarité féministe peut réellement faire avancer les droits.

Votre rapport Comment construire une Europe féministe ? identifie cinq axes stratégiques pour construire une Europe féministe. Si vous deviez n'en choisir qu'un seul qui vous semble le plus déterminant dans le contexte actuel, lequel serait-il ?

Si je devais en choisir un, ce serait la sécurisation des financements pour l’égalité de genre. Sans financement, même les meilleures stratégies restent lettre morte. Cela inclut le soutien aux organisations féministes, et l’intégration de clauses égalité dans tous les budgets européens. Un financement sécurisé est la condition sine qua non pour garantir que les politiques féministes soient effectives et qu’elles puissent résister aux offensives conservatrices.

Dans vos deux rapports, vous insistez aussi sur le rôle des médias. Pourquoi sont-ils si centraux dans la lutte contre l’extrême droite et pour l’égalité de genre ?

Les médias jouent un rôle clé dans la manière dont les citoyen·ne·s perçoivent les enjeux politiques et sociaux. Malheureusement, comme nous le soulignons dans le rapport de mai, la banalisation des discours d’extrême droite dans les médias généralistes contribue à normaliser des idées sexistes, racistes et réactionnaires. Cela est particulièrement problématique lorsque des institutions de formation journalistique elles-mêmes passent sous le contrôle de groupes marqués à droite. Cela pose des questions cruciales sur l’indépendance et le pluralisme de l’information.

Parmi les leviers d’action identifiés, pourquoi insistez-vous sur le rôle des institutions multilatérales dans la lutte pour l’égalité de genre en Europe ?

Les institutions multilatérales ont un rôle fondamental à jouer en tant que garantes des droits humains. Par exemple, la Convention d’Istanbul, traité international du Conseil de l'Europe, à laquelle l’UE a adhéré au 1er juin 2023, lui donne un cadre général pour la prévention et la lutte contre la violence à l'égard des femmes et la violence domestique. L'adoption de la Convention d'Istanbul par l'UE a pour objectif de permettre l'application de certaines de ses dispositions dans les pays de l'UE qui ne l'ont pas encore ratifiée. La pression des institutions européennes peut aider à combler ces lacunes.

Par ailleurs, la présence de l’Union européenne dans des forums comme les Nations unies permet de promouvoir des normes internationales pour l’égalité de genre. Cependant, avec des gouvernements conservateurs dans plusieurs États membres, le soutien à ces initiatives doit être renforcé par une coordination étroite entre les forces progressistes et féministes au niveau européen.

Quels sont les prochains grands chantiers pour construire une Europe féministe ?

Nous travaillons à promouvoir l’éducation à la sexualité, un sujet souvent négligé, qui est pourtant essentiel pour déconstruire les stéréotypes de genre et prévenir les violences sexistes. Il est également crucial de lutter contre les violences sexistes et sexuelles à travers des lois renforcées et des moyens adaptés.

En parallèle, transformer le traitement médiatique des questions féministes est une priorité. Cela inclut un meilleur contrôle des contenus sexistes ou haineux et une plus grande visibilité pour les organisations féministes.

Enfin, sécuriser les financements transnationaux et bâtir des alliances solides entre les mouvements féministes européens sont indispensables pour répondre au backlash réactionnaire et porter les revendications d’égalité à l’échelle continentale.

 
Précédent
Précédent

Convention d'Istanbul : que retenir des réformes législatives suédoise et espagnole en matière de violence sexuelle ?

Suivant
Suivant

Gwenola Joly-Coz : la magistrate combattante pour une justice féministe