Pauline Delage : préserver les droits des femmes au-delà des luttes élitistes

Pauline Delage, sociologue, chargée de recherche au Centre national de la recherche scientifique (CNRS), rattachée au Centre de recherches sociologiques et politiques de Paris (Cresppa-CSU), explore les fragilités des droits des femmes dans une société marquée par des réformes néolibérales et des discours réactionnaires. Dans son ouvrage Droits des femmes. Tout peut disparaître (Éditions Textuel, 2018), elle décrypte les inégalités structurelles et les résistances à l’égalité.

Pour Enflammé.e.s le 7 janvier 2025, elle revient sur les enjeux actuels et les défis à venir pour des féminismes intersectionnels.

 

Depuis la publication de votre ouvrage Droits des femmes. Tout peut disparaître en 2018, quels sont les signes les plus flagrants montrant que les droits des femmes restent fragiles malgré les récentes politiques publiques ?

Les droits des femmes restent précaires pour plusieurs raisons. D’un côté, les politiques publiques affichent une volonté d’égalité, notamment sur des questions cruciales comme les violences faites aux femmes. Mais ces avancées sont souvent contrebalancées par des réformes sociales et économiques qui touchent particulièrement les femmes, comme celles concernant la sécurité sociale ou les retraites. Ces réformes aggravent la précarité des femmes, en raison de leur position déjà vulnérable dans le monde du travail et dans les sphères sociales.

Il y a aussi les discours réactionnaires, souvent portés par la droite conservatrice et l’extrême droite, qui attaquent les avancées féministes. Ces discours racistes et sexistes, par exemple en liant immigration et insécurité genrée, détournent l’attention des véritables causes des violences faites aux femmes, qui surviennent majoritairement dans des contextes familiaux ou domestiques.

Inégalités structurelles : de la sphère domestique au monde du travail

La sphère domestique est souvent donnée à voir comme un lieu protecteur pour les femmes, en contraste avec l’espace public. Pourtant, c’est là que surviennent de nombreuses violences. Que révèle cette contradiction sur les inégalités structurelles ?

C’est effectivement une contradiction majeure. La sphère domestique est souvent présentée comme un refuge, mais c’est aussi le principal lieu où les inégalités de genre s’ancrent et où les violences s’exercent. En renforçant ces stéréotypes, on occulte les véritables causes des violences de genre. La sphère domestique est également le lieu où se joue la division sexuée du travail, avec des inégalités persistantes dans la répartition des tâches. Les femmes continuent d’y assumer la majorité des responsabilités, sans reconnaissance ni compensation, ce qui nourrit les bases des inégalités structurelles.

Vous avez analysé précisément cette division sexuée du travail dans votre livre. Pourquoi ce concept reste-t-il central pour comprendre les inégalités actuelles ?

La division sexuée du travail est un pilier des inégalités de genre. Elle repose sur deux axes : un axe vertical, où les tâches associées aux femmes sont moins valorisées que celles des hommes, et un axe horizontal, où les rôles sont séparés selon des normes genrées. Cela se manifeste dans le monde du travail, où les métiers féminisés, comme ceux du soin ou de l’éducation, sont sous-rémunérés et peu valorisés, mais aussi dans la sphère privée, où les femmes continuent d’assumer une charge disproportionnée. Ces mécanismes structurent les opportunités – et les obstacles – auxquels les femmes font face.

En France, le discours sur la « conciliation vie privée-vie professionnelle » cible presque exclusivement les femmes. Pourtant, certains pays, comme la Suède, ont mis en place des politiques publiques efficaces pour réduire ces inégalités. Pourquoi la France peine-t-elle à adopter de tels modèles ?

Ces politiques nécessitent des investissements publics importants, mais elles permettent de créer des conditions favorisant une véritable égalité. En France, ce biais genré dans la notion de « conciliation » reflète une difficulté à penser des politiques inclusives et ambitieuses. Les initiatives sont souvent limitées par un manque de financements et par une vision encore patriarcale des responsabilités familiales.

Rendre le congé de paternité obligatoire est-il l’une des solutions ?

C’est une piste intéressante. Cela pourrait inciter les hommes à s’impliquer davantage dans les tâches parentales et à rééquilibrer la charge. Mais cela ne suffirait pas. Il faut également maintenir des politiques ambitieuses pour l’accueil de la petite enfance. Par exemple, les crèches ne sont pas seulement des outils de conciliation, elles participent aussi à la socialisation des enfants et à la réduction des inégalités dès le plus jeune âge.

Féminisme et État : une collaboration sous tension

Les mouvements féministes collaborent souvent avec l’État pour avancer. Comment éviter que ces collaborations ne débouchent sur des compromis affaiblissant les droits des femmes et des minorités ?

Historiquement, les mouvements féministes ont oscillé entre contestation et collaboration avec l’État. Aujourd’hui, cette relation est d’autant plus complexe que les associations féministes dépendent parfois de financements publics. Cela peut les rendre vulnérables face à des gouvernements qui réduisent ces budgets ou ne priorisent pas les droits des femmes. Il est crucial de maintenir un rapport de force tout en exigeant des politiques publiques inclusives. Mais il faut aussi éviter que ces collaborations n’aboutissent à une vision élitiste de l’égalité, en oubliant les femmes des classes populaires ou racisées.

Comment les politiques publiques pourraient-elles mieux inclure les spécificités des femmes racisées ou des classes populaires, notamment dans la lutte contre les violences de genre ?

Cela passe par plusieurs leviers. D’abord, renforcer les financements des associations qui travaillent sur le terrain, car elles sont souvent les premières à intervenir auprès des femmes marginalisées. Ensuite, former les professionnels de la santé, de la justice et du social pour qu’ils soient sensibilisés aux réalités des violences de genre. Enfin, promouvoir l’éducation à la vie relationnelle et affective dès le plus jeune âge pour prévenir les violences et déconstruire les stéréotypes.

 
 

Quels sont les principaux défis des luttes féministes pour les décennies à venir, dans un contexte de crises économiques et de montée des régimes conservateurs ?

Le principal défi est de rendre l’égalité désirable pour toutes et tous, pas seulement pour les femmes de classes moyenne et supérieure. Les féminismes doivent articuler leurs revendications pour l’égalité avec celles contre la précarité, le racisme et les violences. Dans un contexte de polarisation extrême, il est essentiel de montrer en quoi les féminismes peuvent participer à améliorer les conditions d’existence des populations les plus fragilisées, celles qui subissent des inégalités multiples.

Droits des femmes, tout peut disparaître de Pauline Delage

“Il faut aussi éviter que [les] collaborations [entre les mouvements féministes et l’État] n’aboutissent à une vision élitiste de l’égalité, en oubliant les femmes des classes populaires ou racisées.” — Pauline Delage

 
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