Fiona Texeire : l’urgence d’un électrochoc contre les violences sexistes et sexuelles en politique
Fiona Texeire, consultante, formatrice et conférencière, est à l’initiative du #MeToo politique en France et a cofondé l’Observatoire des violences sexistes et sexuelles en politique en novembre 2021, aux côtés d’Alice Coffin, Madeline Da Silva, Hélène Goutany et Mathilde Viot.
Forte de quinze ans d’expérience comme collaboratrice d’élue.s, elle a fait de la lutte contre les violences sexistes et sexuelles un combat central, notamment en dénonçant les mécanismes d’impunité et le manque de volonté politique pour y mettre fin. Alors que Gérald Darmanin, accusé de viol en 2017, vient d’être nommé ministre d’État, garde des Sceaux, ministre de la Justice dans le gouvernement François Bayrou le 23 décembre 2024, cet entretien accordé à Enflammé.e.s le 18 décembre résonne avec une acuité particulière. Cette nomination intervient alors que François Bayrou, lui-même garde des Sceaux en mai 2017, avait reçu à l’époque une lettre visant M. Darmanin « l’accusant d’abus de faiblesse, d’abus de pouvoir, voire de viol » (Le Monde ; France Info), alors fraîchement nommé au gouvernement d’Édouard Philippe.
Dans cette interview, Fiona Texeire analyse l’absence de réformes structurelles, les contradictions des partis politiques, et appelle à des mesures concrètes pour garantir aux femmes une égalité réelle dans l’accès et l’exercice du pouvoir.
L'étude « Analyse des réactions des personnalités politiques mises en cause pour violences sexistes et sexuelles, de celles de leurs entourages et de leurs conséquences », publiée en juillet 2023 par l'Observatoire des violences sexistes et sexuelles en politique, dresse un constat alarmant sur la gestion des accusations de violences au sein de la sphère politique.
Depuis le lancement de #MeToo politique en novembre 2021, quelles avancées significatives avez-vous observées ?
Une avancée majeure a été de nommer ce phénomène systémique qui traverse toute la classe politique, de l’extrême gauche à l’extrême droite, et à tous les niveaux, du local au national. Ce n’est pas une question de génération non plus, comme le montrent des affaires récentes telles que celle du jeune député Hugo Prevost du groupe parlementaire de La France insoumise, ou celles impliquant des personnalités beaucoup plus âgées.
Nous avons mis fin à l’hypocrisie des « cas isolés », mais, malgré cet effort de visibilisation essentiel, aucune réforme structurelle n’a abouti, laissant souvent place à une indignation à géométrie variable dictée par les intérêts partisans. Depuis 2016, le travail d’investigation mené par des journalistes, notamment celleux de Mediapart, a permis de révéler de nombreuses affaires de violences sexistes et sexuelles commises par des élu.es, mettant en lumière l’ampleur du problème.
Contrairement à l’affaire Jérôme Cahuzac en 2012, qui avait enclenché la création de la Haute Autorité pour la Transparence de la Vie Publique, aucune affaire emblématique de violences sexistes et sexuelles n’a provoqué un tel électrochoc. La différence tient à la volonté politique : les scandales financiers étaient perçus comme un danger direct pour la crédibilité de la classe politique. En revanche, les violences sexistes continuent d’être minimisées ou ignorées par inconfort et par manque de courage.
Quelles affaires marquantes illustrent ces mécanismes ?
En 2011, l’affaire Georges Tron, secrétaire d'État chargé de la Fonction publique dans les gouvernements de François Fillon est un bon exemple. Bien qu’il ait été condamné pour viol en réunion, il avait initialement invoqué un complot orchestré par le Front National (devenu Le Rassemblement National en 2018 N.D.L.R.). Ce type de récit, jamais étayé, participe à un climat de défiance envers les victimes.
Un autre cas marquant est celui de Nicolas Hulot, alors ministre d'État, ministre de la Transition écologique et solidaire. En 2018, face aux premières accusations portées contre lui, il a bénéficié d’un large soutien du gouvernement d’Édouard Philippe et du président Emmanuel Macron, qui ont mobilisé des ressources importantes pour le défendre alors qu’il était ministre d'État, chargé de la Transition écologique et solidaire. Ce n’est qu’après son départ du gouvernement, à la suite de nouvelles révélations, que cet appui s’est distendu.
Comment les partis politiques réagissent-ils face à ces révélations ?
Les réactions des partis sont très variables. À gauche, il y a une certaine reconnaissance du problème, mais cela s’accompagne de contradictions. D’un côté, ces formations se prétendent progressistes et féministes ; de l’autre, elles manquent souvent d’outils ou de volonté pour agir fermement contre leurs propres membres. La gestion de l’affaire Adrien Quatennens, par exemple, a montré les limites de cet engagement.
En revanche, à droite, ces questions sont souvent reléguées à l’arrière-plan ou considérées comme anecdotiques. Cette indifférence s’inscrit dans une méconnaissance plus large des enjeux égalitaires. Ainsi, les réactions des partis reflètent davantage leurs intérêts stratégiques et leur sensibilité féministe que la gravité des faits eux-mêmes.
“Cela reflète une hiérarchisation implicite des priorités : les luttes féministes restent trop souvent reléguées au second plan, même chez ceux qui se revendiquent progressistes.” — Fiona Texeire
Dans votre étude publiée en 2023, vous analysez les stratégies de défense de personnalités politiques mises en cause. Quelles tendances majeures observez-vous ?
Nous avons étudié neuf affaires* couvrant tout l’échiquier politique. La première réaction des accusés est presque toujours le déni : ils nient les faits et accusent les victimes de mentir. Lorsque cela devient impossible, ils minimisent. Par exemple, Adrien Quatennens a qualifié sa gifle d’« isolée » et a insisté sur l’absence de trace visible, comme si cela diminuait la gravité de l’acte.
D’autres, comme Gérald Darmanin, se réfugient derrière des classements sans suite pour se présenter comme blanchis. Or, un classement sans suite ne signifie pas innocence : cela peut être dû à un manque de preuves ou à la prescription des faits. Cette instrumentalisation du vocabulaire judiciaire est fréquente. Cela brouille la perception publique et fragilise encore davantage les victimes.
Les mis en cause de votre étude ont continué à exercer des responsabilités cruciales. Comment expliquez-vous cette absence de conséquences ?
Ce n’est même pas une question de réhabilitation : beaucoup n’ont jamais été sanctionnés. Gérald Darmanin en est l’exemple le plus frappant. Accusé de viol en 2017, il a été promu ministre de l’Intérieur en 2020. Ce poste est symbolique, car il est censé lutter contre les violences faites aux femmes. Cette nomination envoie un message catastrophique : la proximité avec le pouvoir prime sur la gravité des accusations. De même, Nicolas Hulot a quitté le gouvernement de son propre chef, sans jamais être inquiété par ses accusations, tant qu’il restait proche de l’exécutif.
Comment ces stratégies de défense affectent-elles les victimes et la perception publique des violences sexistes et sexuelles ?
Elles ont un impact dévastateur. Les victimes, qui disposent rarement des mêmes ressources que les accusés, voient leurs paroles systématiquement mises en doute. Cela contribue à entretenir un « bruit de fond » dans l’opinion publique, selon lequel les plaintes seraient infondées ou motivées par des considérations politiques. En réalité, ces discours découragent les femmes de s’exprimer et d’engager des poursuites.
Au-delà des conséquences individuelles, ce système perpétue des inégalités structurelles. Si les femmes doivent naviguer dans la sphère politique en évitant les prédateurs, leur accès aux cercles de pouvoir est gravement entravé. Cela limite leur participation et leur influence, ce qui pose une véritable question démocratique.
Vous évoquez également le sous-financement des politiques publiques liées à l’égalité. Pourquoi ce problème persiste-t-il ?
Une partie du problème vient du fait que ces budgets sont souvent décidés par des responsables souvent non formés aux enjeux de VSS voire dans certains cas eux-mêmes mis en cause. Cela illustre un paradoxe insoutenable : les personnes chargées de protéger les femmes peuvent être celles qui les violentent. En outre, ce sous-financement reflète une priorité politique insuffisante donnée à ces questions.
L’Observatoire préconise des formations obligatoires pour prévenir les violences sexistes et sexuelles. Pourquoi ne sont-elles pas déjà généralisées ?
Actuellement, la loi n’oblige pas les élus à se former. Cela dépend donc de leur bon vouloir. Idéalement, il faudrait former l’ensemble du personnel politique, aborder les mécanismes des violences sexistes, le cadre juridique, et fournir des outils pour prévenir ces comportements et accompagner les victimes.
Par exemple, l’Assemblée nationale n’organise pas de formations car elle ne peut obliger les député.es à se former. Mais il serait possible d’organiser des formations et de rendre publique la liste des participant.es. Cela permettrait d’ inciter les élu.es à s’engager.
Quelles leçons tirez-vous de la création de #MeToo politique en Belgique ?
La création de #MeToo politique en Belgique, initiée par l’échevine schaerbeekoise Sihame Haddioui en mai 2022 au sein de la sphère politique locale, a marqué un moment fort de convergence. L’Observatoire est rapidement entré en contact avec elle après le lancement de notre propre mouvement en France. En Belgique, le contexte politique était à ce moment-là plus favorable, notamment grâce à des figures comme Sarah Schlitz, ancienne Secrétaire d'État belge à l’Égalité des genres, l'Égalité des chances et à la Diversité de 2020 à 2023, dont l’engagement a été déterminant. Cela montre combien la présence des bonnes personnes, au bon moment, dans le bon contexte, peut faire toute la différence.
L’affaire impliquant Sihame Haddioui, qui avait porté plainte contre son collègue échevin Michel De Herde pour atteinte à l’intégrité sexuelle et sexisme, illustre la manière dont ces luttes se rejoignent à travers les frontières.
Que diriez-vous aux jeunes femmes qui hésitent à s’engager en politique ?
Je leur dirais qu’elles sont légitimes et qu’elles doivent s’outiller. Aujourd’hui, les ressources sont beaucoup plus accessibles qu’il y a quinze ans : podcasts, livres féministes, contenus sur les réseaux sociaux. Mais il est crucial de rester vigilant et de ne pas banaliser les violences. Les jeunes générations sont plus formées, plus conscientes, et leur engagement est indispensable pour transformer durablement la politique.
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*« Nous avons choisi d’examiner les cas suivants (par ordre chronologique de la révélation publique des mises en cause) :
Affaire DARMANIN ;
Affaire HULOT ;
Affaire ZEMMOUR ;
Affaire PEYRAT ;
Affaire BOUHAFS ;
Affaire COQUEREL ;
Affaire ABAD ;
Affaire QUATENNENS ;
Affaire BAYOU. »
Source : Analyse des réactions des personnalités politiques mises en cause pour violences sexistes et sexuelles, de celles de leurs entourages et de leurs conséquences - étude juillet 2023
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L'étude « Analyse des réactions des personnalités politiques mises en cause pour violences sexistes et sexuelles, de celles de leurs entourages et de leurs conséquences », publiée en juillet 2023 par l'Observatoire des violences sexistes et sexuelles en politique, dresse un constat alarmant sur la gestion des accusations de violences au sein de la sphère politique.
En se basant sur neuf affaires marquantes révélées entre 2017 et 2023, cette étude explore les stratégies de défense adoptées par les mis en cause, les discours de leurs entourages, ainsi que l'impact de ces pratiques sur les victimes et la vie démocratique.
Elle met en lumière le caractère systémique et transversal des violences sexistes et sexuelles en politique, qui concernent tous les partis, de l’extrême gauche à l’extrême droite, et tous les échelons de pouvoir. Malgré l'existence d'obligations légales et démocratiques, la réponse politique à ces violences demeure largement insuffisante, freinant les avancées structurelles nécessaires.
Parmi les observations majeures, le rapport identifie plusieurs stratégies récurrentes de défense utilisées par les personnalités politiques mises en cause. Ces dernières commencent souvent par nier les faits ou minimiser leur gravité, tout en discréditant la parole des victimes. Par exemple, Nicolas Hulot a qualifié les accusations portées contre lui de « mensongères », tandis qu’Adrien Quatennens a évoqué un « acharnement médiatique » pour se défendre. Certains accusés inversent également les rôles, se présentant comme les victimes d’un complot politique ou d’une cabale médiatique, à l’image de Damien Abad, qui a parlé de « tentative de déstabilisation ». En outre, l’usage dévoyé des termes judiciaires, comme la présomption d’innocence, est fréquemment employé pour esquiver toute responsabilité politique, même lorsque des faits graves sont rapportés.
Les entourages politiques des mis en cause jouent également un rôle clé dans la fabrique de l’impunité. Ces derniers adoptent souvent les éléments de langage des accusés et rejettent systématiquement la responsabilité sur la justice, ignorant ainsi la nécessité d’une réponse politique. La solidarité des partis envers leurs membres est cependant inégale, variant selon le poids politique et l’influence de l’accusé.
L’enquête souligne que, dans la majorité des cas, les mis en cause continuent d’exercer leurs responsabilités sans subir de véritables conséquences, ce qui alimente un climat d’impunité et renforce la défiance envers les institutions politiques. Cette absence de sanctions révèle un manque criant de volonté politique pour répondre aux enjeux éthiques et protéger les victimes.
Face à ce constat, l’Observatoire propose plusieurs pistes pour des solutions structurelles. Parmi elles, le renforcement des formations obligatoires sur les violences sexistes et sexuelles dans toutes les institutions politiques est jugé essentiel pour sensibiliser et prévenir ces comportements. Il est également nécessaire d’articuler justice et politique pour assurer une véritable responsabilisation des élus, même lorsque les accusations ne débouchent pas sur des poursuites judiciaires. Enfin, l’étude appelle à la création d’un environnement politique plus égalitaire, permettant aux femmes de s’investir sans craindre discriminations ou violences.
En conclusion, l’étude démontre qu’il est urgent de passer d’une approche réactive et minimaliste à une réponse structurelle et proactive. Seule une telle évolution permettra de garantir l’exemplarité politique nécessaire et de restaurer la confiance dans les institutions démocratiques.
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Pour retrouver l’étude de juillet 2023 « Analyse des réactions des personnalités politiques mises en cause pour violences sexistes et sexuelles, de celles de leurs entourages et de leurs conséquences », c’est ici.