Neil Datta : la toute-puissance des mouvements anti-choix révélée
Neil Datta, directeur exécutif du Forum parlementaire européen pour les droits sexuels et reproductifs, a accordé une interview exclusive à Enflammé.e.s le 30 janvier 2025, depuis le siège du Forum à Bruxelles. Il y dévoile les stratégies transnationales des réseaux conservateurs anti-genre, qui s’organisent pour affaiblir les droits sexuels et reproductifs en Europe. Avec des financements issus des États-Unis, de la Russie et de grandes fortunes européennes, ces mouvements investissent les institutions politiques et médiatiques à travers des campagnes de lobbying et de désinformation.
Face à cette menace transnationale, exacerbée par le retour de Donald Trump, Neil Datta propose une contre-offensive en cinq étapes pour protéger ces droits fondamentaux. Une bataille cruciale pour préserver nos libertés et la stabilité de nos démocraties.
Neil Datta, directeur exécutif du Forum parlementaire européen pour les droits sexuels et reproductifs situé à Bruxelles. (NC)
Pourriez-vous nous présenter l’European Parliamentary Forum for Sexual & Reproductive Rights ?
Tout est dans le nom : Forum parlementaire européen pour les droits sexuels et reproductifs. Nous sommes une organisation à but non lucratif, mais qui présente deux spécificités importantes.
La première tient à la composition de notre réseau. Nos membres sont des parlementaires ou des groupes de parlementaires issus de partis démocratiques répartis à travers toute l’Europe, dans ce que nous appelons la grande Europe. Nous ne sommes pas une organisation militante de terrain ; nous évoluons directement au niveau politique, au cœur même des institutions où se prennent les décisions majeures.
La seconde spécificité réside dans notre domaine d’intervention, qui se concentre exclusivement sur les droits sexuels et reproductifs. Cela inclut l’accès à la contraception, l’interruption volontaire de grossesse (IVG), la santé maternelle, la procréation médicalement assistée (PMA), la prévention du cancer du col de l’utérus, ainsi que la lutte contre les violences sexuelles. D’autres sujets connexes peuvent également être pris en compte en fonction des besoins et des contextes.
Nous agissons sur ces questions non seulement au sein des pays européens, mais aussi sur le plan international, en accompagnant les initiatives extérieures des États européens. Un exemple concret est celui des actions menées par la France à travers son aide publique au développement (APD) dans ses pays partenaires.
Notre travail est donc d'ordre politique, ancré dans une vision globale des droits fondamentaux liés à la sexualité et à la santé reproductive.
Quels sont vos principaux axes de travail ?
Nous en avons trois.
Le premier concerne nos activités parlementaires. Nous organisons des conférences, des séminaires, des auditions aux Parlements, ainsi que des voyages d’étude. Ces initiatives permettent de sensibiliser les parlementaires aux questions liées aux droits sexuels et reproductifs. À titre d’exemple, une délégation d’une dizaine de parlementaires, parmi lesquels Guillaume Gouffier Valente, député français, se trouve actuellement aux Philippines. Là-bas, ils rencontrent des organisations locales qui œuvrent sur le terrain, notamment dans le domaine du planning familial.
Le second axe est d’ordre technique. Une fois les parlementaires sensibilisés, nous les aidons à utiliser leur pouvoir d’action pour améliorer les législations, les politiques publiques et les financements dans leur pays ou au niveau européen. Un exemple concret est notre implication en France dans le processus de constitutionnalisation de l’IVG. Nous avons été invités à témoigner, à la fois devant le Sénat et l’Assemblée nationale, au cours des débats qui ont conduit à cette réforme en mars 2024.
Enfin, le troisième axe est la recherche. Nous menons des études comparatives sur les politiques publiques relatives aux droits sexuels et reproductifs. Un exemple de ce travail est notre Atlas de la contraception, qui évalue les politiques nationales en s’appuyant sur les recommandations de l’Organisation mondiale de la santé (OMS). Nous avons appliqué ce même principe à d’autres domaines tels que l’accès à l’IVG, la prévention du cancer du col de l’utérus ou encore la PMA.
Par ailleurs, nous avons publié trois rapports approfondis sur les mouvements anti-genre et anti-choix. Ces études analysent leur organisation, leurs réseaux de financement, leurs stratégies et leurs cibles. L’un des apports majeurs de ces recherches est qu’elles offrent une vue d’ensemble européenne et internationale de phénomènes que l’on pouvait déjà observer dans de nombreux pays, mais sans que quiconque n’ait auparavant fait les liens entre ces différentes manifestations. Une fois que l’on parvient à comprendre leur logique et leur fonctionnement, il devient plus aisé de leur opposer des réponses adaptées et efficaces.
Les mouvements anti-choix aujourd’hui
Les mouvements anti-choix ont élargi leur champ d’action, passant d’une opposition à l’IVG à un rejet plus large du concept de genre. Comment expliquez-vous ce glissement idéologique ? À quel moment s’est-il produit ?
Cela s’est déroulé en plusieurs étapes. Dans les années 1970-1980, les mouvements anti-IVG ont émergé en réaction à l’adoption de lois progressistes légalisant l’avortement dans de nombreux pays occidentaux. Ils étaient portés par des courants religieux conservateurs – catholiques dans certains pays, protestants dans d’autres – mais leur influence restait marginale, se limitant à des actions symboliques ou de nuisance.
Le tournant s’est produit dans les années 1990, lors de deux grandes conférences onusiennes. En 1994, la Conférence internationale sur la population et le développement (CIPD) s’est tenue au Caire, suivie en 1995 par la quatrième Conférence mondiale sur les femmes à Pékin. Elles ont introduit la notion de droits en matière de reproduction, une avancée majeure pour les droits humains. Ce fut une avancée historique, mais perçue comme une défaite idéologique par les milieux religieux conservateurs, qui y voyaient la remise en cause d’un ordre social qu’ils considéraient immuable.
Comment les opposants à ces avancées se sont-ils réorganisés face à cette évolution des droits humains ?
À partir des années 2000, certains penseurs catholiques ont attribué leur défaite idéologique à l’émergence du concept de « genre », qu’ils considéraient comme une menace pour l’ordre social. Pour eux, la séparation entre rôle social et sexe biologique était profondément déstabilisante, car elle remettait en cause l’idée que les rôles d’homme et de femme seraient immuables, fixés à la naissance.
C’est ainsi qu’ils ont forgé la notion d’« idéologie du genre ». Ce concept, qui n’existe pas réellement, leur sert à désigner et à combattre toutes les évolutions sociales qu’ils jugent contraires à la doctrine de l’Église. Ils y voient une remise en question des rôles traditionnels, portée par des acteurs qu’ils identifient comme ennemis : les féministes, les mouvements LGBT et même les défenseurs de la laïcité.
Une fois ce « problème » et ses prétendus acteurs identifiés, ces milieux conservateurs ont pu structurer leur riposte.
Progressivement, cette notion a essaimé au-delà de l’Église catholique. Elle a trouvé écho dans les Églises protestantes, d’abord chez les évangéliques d’Amérique du Nord, puis parmi les courants protestants traditionalistes. Elle s’est ensuite enracinée au sein du monde orthodoxe, portée en premier lieu par l’Église russe, avant de gagner les Églises serbe et roumaine. Aujourd’hui, cette idéologie constitue l’un des fondements du combat de presque toutes les Églises conservatrices.
Cette rhétorique a aussi investi les rangs de la société civile, où elle a donné naissance à de nouveaux acteurs anti-genre. Certains d’entre eux se concentrent d’abord sur une thématique précise, avant de l’étendre à d’autres sujets. Un exemple typique est celui de la « Manif pour tous » en France, née de l’opposition au mariage pour tous, qui a ensuite élargi ses revendications en se transformant en un « Syndicat de la Famille ».
Parallèlement, les anciens mouvements anti-choix, également appelés mouvements pro-vie, ont adapté leur stratégie. Ils ont profité de ce discours anti-genre pour renouveler leur image, apparaître plus modernes et accroître leur champ d’action. Ils pèsent désormais plus lourd dans le débat public grâce à ce repositionnement idéologique.
Aujourd’hui, quels sont leurs principaux champs d’action ?
Ces mouvements ont des points communs essentiels : pour eux, la sexualité humaine ne devrait avoir pour unique but que la procréation. Toute sexualité ayant un autre objectif est donc perçue comme moralement incorrecte. De plus, la procréation doit impérativement s’inscrire dans le cadre d’un mariage reconnu par une autorité morale ou religieuse.
Leurs actions se répartissent en cinq grands axes :
L’opposition aux droits sexuels et reproductifs.
Ce champ d’action vise non seulement l’avortement, mais également la contraception, la PMA et, dans certains cas, des sujets comme le divorce ou la régulation des naissances.
La lutte contre les droits LGBT.
Après avoir combattu le mariage pour tous, ces mouvements s’opposent désormais à l’adoption par des couples de même sexe. Dans de nombreux pays, la question des droits des personnes trans est devenue leur nouveau cheval de bataille, mobilisant leurs discours et leurs stratégies.
La dénonciation du concept de genre.
Le terme « genre » est lui-même une cible symbolique, bien que ces mouvements n’aient pas de définition précise à lui attribuer. Son simple usage provoque souvent une levée de boucliers. Par exemple, dans certains débats sur l’éducation sexuelle, ce mot est agité comme un épouvantail pour déclencher des polémiques et bloquer toute réforme.
L’attaque contre les droits des enfants.
Cet axe, moins visible pour les observateurs, est pourtant central dans leur mobilisation. Ils ciblent, par exemple, l’éducation à la vie affective, relationnelle et sexuelle (EVRAS), qu’ils accusent de miner l’autorité parentale. Selon eux, l’État n’a pas à intervenir dans le « milieu sacré » de la famille, laquelle, dans leur vision, doit rester hétérosexuelle, patriarcale et sous l’autorité du père.
La revendication d’une liberté religieuse absolue.
Ces mouvements défendent l’idée que leur liberté de conscience – notamment en tant que chrétiens – doit prévaloir sur les droits des autres. Concrètement, cela se traduit par des pratiques comme l’objection de conscience. Par exemple, un pharmacien pourrait refuser de vendre des contraceptifs pour des raisons personnelles. Dans certains pays, ils tentent même de faire reconnaître le droit pour les médecins de ne pas déclarer leur objection de conscience. Ainsi, une femme cherchant à avorter peut se heurter à des praticiens qui omettent de l’informer de leur position, retardant son accès aux soins.
« Ces mouvements agissent sur plusieurs fronts en même temps, de manière coordonnée et méthodique. Ils utilisent des stratégies subtiles qui, sans être immédiatement visibles, n’en sont pas moins efficaces pour affaiblir les droits fondamentaux. »
Comment ces réseaux parviennent-ils à coordonner leurs actions dans des contextes nationaux si différents ?
Le réseau Agenda Europe, fondé en 2013 à Londres, illustre parfaitement cette capacité d’organisation transnationale. Ce regroupement d’organisations anti-genre issues de divers pays se réunit annuellement pour définir, ajuster et renforcer ses stratégies. L’année 2013 a marqué un tournant pour ces mouvements : le mariage pour tous venait d’être légalisé en France et au Royaume-Uni, tandis qu’aux États-Unis, la question était sur le point d’être tranchée par la Cour suprême. Ces avancées simultanées dans trois grandes démocraties occidentales ont été perçues comme un électrochoc, poussant ces réseaux conservateurs à réagir.
Lors de leur première réunion, les participants étaient désorientés, cherchant comment structurer leur réponse. Très vite, leurs priorités se sont précisées : lutter contre le mariage pour tous, s’opposer à l’avortement et empêcher la ratification de la Convention d’Istanbul. De là, ils ont lancé des actions concrètes : une campagne agressive contre le droit à l’avortement en Pologne, des référendums visant à maintenir le mariage traditionnel en Roumanie et dans d’autres pays d’Europe centrale et orientale.
Ces réseaux fonctionnent comme un écosystème complexe et hiérarchisé. À leur tête, les organisations transnationales fixent les grandes orientations stratégiques. Elles rédigent des argumentaires pseudo-juridiques, par exemple pour contester les droits reproductifs ou dénoncer le « danger » de la Convention d’Istanbul. Ces argumentaires sont ensuite transmis aux organisations nationales, qui les adaptent aux spécificités locales. Elles sélectionnent les éléments les plus susceptibles de convaincre leur opinion publique, les traduisent et les diffusent dans les parlements, les médias et auprès des gouvernements. C’est ainsi que la Bulgarie a rejeté la Convention d’Istanbul, en reprenant les discours préparés par ces réseaux mais ajustés à son contexte national.
En plus de cette coordination, ces réseaux bénéficient du soutien d’alliés au sein des institutions : des parlementaires, des fonctionnaires et des personnalités influentes. Certains participent directement aux réunions pour orienter les décisions stratégiques. Par ailleurs, d’autres participants, plus discrets, se sont révélés être d’importants financiers. Nos recherches ont montré qu’il s’agissait de personnes extrêmement riches, vraisemblablement des bailleurs de fonds qui soutiennent la cause globalement, sans nécessairement financer des projets précis.
Cette structure hiérarchisée leur permet d’agir avec méthode et précision. Les organisations transnationales définissent les grandes orientations stratégiques, tandis que les groupes locaux les mettent en œuvre en les adaptant aux réalités politiques et sociales de leur pays. Ce réseau est soutenu par des membres de l’élite économique ou religieuse – souvent proches du Vatican – qui maîtrisent les rouages des institutions politiques et des médias. Ils savent rédiger des propositions de loi, mobiliser des alliés parlementaires et orienter l’opinion publique en jouant habilement sur les sensibilités nationales.
Grâce à cette organisation structurée et cet apprentissage mutuel, ces réseaux étendent leur influence à travers l’Europe, déployant des actions coordonnées tout en restant suffisamment souples pour ajuster leurs stratégies aux contextes locaux.
Quels sont les principaux changements observés dans la stratégie et la composition de ces mouvements conservateurs ces dernières années ?
Ces mouvements ont évolué sur trois plans fondamentaux : la professionnalisation, la transnationalisation et le renouvellement générationnel.
Professionnalisation : Ils ont des alliés au sein des parlements et connaissent bien les arcanes de l’ONU, de l’Union européenne et du Conseil de l’Europe. Aujourd’hui, ils savent comment élaborer un amendement ou un projet de résolution. Certaines organisations disposent même de juristes capables de lancer des contentieux stratégiques pour affaiblir les droits sexuels et reproductifs dans différents pays, selon les opportunités législatives ou juridiques qui se présentent.
Transnationalisation : Ces groupes ne se limitent plus à des actions locales. Ils se sont fédérés en réseaux européens, une évolution qui s’inscrit dans la logique de centralisation des pouvoirs au sein de l’Union européenne. Toutefois, ils maintiennent l’illusion d’être de modestes associations locales, alors qu’en réalité, ils suivent une coordination transnationale bien rodée, capable d’adapter les discours aux contextes culturels et politiques de chaque pays.
Renouvellement générationnel : On observe aujourd’hui une féminisation marquée de leurs cadres dirigeants. Des jeunes femmes, polyglottes, bien éduquées et aguerries aux rouages de la politique, occupent désormais des postes clés. Les organisatrices d’Agenda Europe, par exemple, sont des femmes dans la trentaine ou quarantaine, capables de naviguer avec aisance dans les cercles institutionnels européens.
Ce renouvellement s’appuie sur des mécanismes bien rodés de formation. Des programmes comme l’European Advocacy Academy enseignent à de jeunes militants comment exploiter les institutions politiques pour promouvoir leurs valeurs telles que la « dignité humaine » et la « famille ». Ces formations sont conçues pour produire une nouvelle génération de leaders, préparés à défendre la ligne idéologique du mouvement dans les espaces de pouvoir.
Parallèlement, ils ont créé des organisations entièrement dédiées aux jeunes, telles que la World Youth Alliance. Cette structure, qui se présente comme un simple mouvement de jeunesse, cache une orientation résolument anti-genre. Lorsque l’on examine les profils de ses membres, on constate qu’ils sont issus, pour la plupart, de familles d’élite, souvent solidement connectées à des réseaux religieux ou aristocratiques. Ce recrutement ciblé garantit la continuité d’un soutien influent et bien organisé, capable d’agir au plus haut niveau des institutions.
Les financements des réseaux anti-genre
D’où proviennent les financements de ces mouvements conservateurs ?
Entre 2009 et 2018, j’ai recensé au moins 700 millions de dollars de financements destinés à ces mouvements en Europe. Ce chiffre est sans doute en deçà de la réalité, car je n’ai pu accéder qu’aux données financières de 54 organisations sur les 120 identifiées. Certains pays, où la transparence est quasi inexistante, demeurent de véritables « trous noirs » en matière d’informations financières. Ces 700 millions représentent donc une estimation minimale.
Sur cette décennie, les flux financiers ont fortement augmenté. En 2009, ils s’élevaient à environ 20 millions de dollars par an, avant d’atteindre près de 80 millions en 2018. Cette progression témoigne de l’intensification des moyens alloués à ces réseaux, leur permettant d’étendre et de structurer leur influence à travers l’Europe.
Les financements proviennent principalement de trois grandes sources :
Les États-Unis : 12 % des fonds.
Les financements américains sont majoritairement orientés vers les contentieux juridiques. Cela reflète la spécificité du système américain, où de nombreux progrès sociaux, comme le mariage pour tous ou le droit à l’IVG, sont issus des décisions de la Cour suprême plutôt que du Congrès. Les Américains ont développé une véritable expertise en matière de litiges juridiques, une méthode qu’ils exportent désormais en soutenant des organisations européennes qui utilisent des stratégies similaires.La Russie : 25 % des fonds.
Le financement russe suit deux grandes orientations. D’une part, il sert à appuyer les partis d’extrême droite en Europe. D’autre part, il finance la création ou le renforcement de structures d’influence, telles que des ONG, des fondations ou des médias conservateurs. Ces entités, que certains chercheurs qualifient d’"usines d’influence", ont pour but d’attirer certaines élites occidentales – économiques, sociales ou politiques – vers des positions plus proches de celles de la Russie. Ces campagnes de séduction intellectuelle sont soigneusement orchestrées.L’Europe elle-même : 63 % des fonds.
L’essentiel du financement provient directement d’Europe, en particulier des grandes fortunes, des anciennes familles aristocratiques ou des grandes entreprises. Par exemple, en France, Claude Bébéar, fondateur d’AXA, a été un soutien de la Manif pour tous. Des figures similaires existent dans d’autres pays, comme l’Allemagne et l’Autriche, où certaines familles aristocratiques continuent de jouer un rôle actif dans ces financements.
Quel rôle le financement participatif joue-t-il dans ce dispositif ?
Le financement participatif, ou crowdfunding, a pris une place croissante, notamment en France. Un exemple frappant est le Fonds du bien commun, créé par le milliardaire français Pierre-Édouard Stérin. Associé à ce fonds, la plateforme CredoFunding collecte des dons pour divers projets à caractère religieux.
La majorité des projets financés concernent des initiatives anodines : organiser des colonies de vacances pour enfants, restaurer des églises, ou d’autres actions locales. Mais il existe aussi un volet militant. Des campagnes participatives servent par exemple à publier des livres anti-IVG ou à organiser des « marches pour la vie ».
Les donateurs sont variés : des particuliers ordinaires, mais aussi des entreprises locales. On ne parle pas ici de multinationales, mais de membres de la bourgeoisie provinciale, souvent des millionnaires, qui apportent leur soutien à ces causes dans leur région.
La constitutionnalisation de l’IVG en France
Le choix du terme inscrit dans la Constitution, « liberté » plutôt que « droit », a suscité des débats en France. Ce compromis peut-il être perçu comme une victoire pour les réseaux conservateurs ?
Honnêtement, je ne le pense pas. Pour ces mouvements, la distinction entre « liberté » et « droit » n’a aucun sens. À leurs yeux, l’inscription de l’IVG dans la Constitution constitue en soi une défaite majeure, peu importe le terme utilisé.
Je sais que ce choix de mot a suscité des déceptions, notamment parmi certaines féministes en France, qui y voient une forme de recul par rapport à leur revendication initiale. Je peux comprendre ce ressenti, mais dans les faits, je doute que cela change grand-chose.
Les vulnérabilités liées à l’accès à l’IVG en France ne sont pas uniquement d’ordre juridique. Par exemple, les inégalités territoriales restent un problème central. Même si le mot « droit » avait été retenu, cela n’aurait pas résolu ces obstacles. L’enjeu réside avant tout dans l’organisation et l’application concrète des services publics.
De plus, il ne faut pas sous-estimer un scénario politique inquiétant : l’arrivée d’un gouvernement d’extrême droite en 2027. La constitutionnalisation offre une protection juridique, mais elle ne garantit pas que les infrastructures permettant l’accès à l’avortement seront maintenues. Ces vulnérabilités pourraient alors persister, voire s’aggraver.
Lors des débats autour de la constitutionnalisation de l’IVG, certaines prises de position chez les opposants semblaient ambivalentes. Qu’avez-vous constaté ?
J’ai pu l’observer lors d’un débat télévisé sur le plateau de C ce soir sur France 5, auquel je participais. Parmi les intervenants, il y avait une jeune journaliste du JDD, sympathisante du Rassemblement National. Ce qui m’a frappé, c’est qu’à aucun moment elle ne s’est exprimée contre le droit à l’avortement. Son opposition portait uniquement sur la constitutionnalisation, et ses arguments étaient d’ordre pratique et politique. Elle affirmait que cette réforme n’était pas nécessaire en France, contrairement aux États-Unis. Elle évoquait notamment le coût élevé d’une telle procédure, en raison de la nécessité de réunir le Congrès à Versailles, ainsi que l’idée que les Français n’auraient pas besoin de cette garantie supplémentaire.
Cette position m’a interpellé. L’IVG est généralement une question polarisante, où les opinions sont souvent tranchées selon des convictions profondes. Pourtant, ici, son argumentation n’était pas fondée sur des valeurs, mais relevait d’un calcul opportuniste.
Ce qui gêne véritablement ces mouvements, c’est que la constitutionnalisation leur retire un levier stratégique. Elle réduit leur capacité à faire de l’IVG un enjeu politisable dans un futur proche. Ils comprennent que ce verrou juridique réduit leur marge de manœuvre stratégique. Cela m’a fait penser à Donald Trump. Bien qu’il ne soit probablement pas opposé à l’avortement sur le plan personnel, il s’est néanmoins vanté d’avoir fait annuler l’arrêt Roe v. Wade, en nommant des juges conservateurs durant son mandat pour atteindre cet objectif.
Pensez-vous que cette approche opportuniste est caractéristique des partis d’extrême droite, comme le Rassemblement National ?
Oui, tout à fait. Ces partis adoptent souvent des positions floues et évolutives sur l’IVG. Ils n’ont pas nécessairement de ligne idéologique rigide ou cohérente. Leur stratégie est d’exploiter la question selon les opportunités politiques du moment. Ils peuvent instrumentaliser l’avortement non pas par conviction morale ou religieuse, mais pour avancer un programme régressif lorsque cela sert leurs intérêts.
Cette distinction est essentielle. Face à une personne opposée à l’IVG pour des raisons religieuses, on peut saisir une certaine cohérence dans son raisonnement, même si on n’adhère pas à ses idées. Ici, en revanche, on est confronté à un pur calcul politique, dénué de toute logique idéologique. Cette approche leur permet d’infléchir leurs positions vers des politiques régressives dès que cela devient politiquement rentable. Il est crucial de comprendre cette dynamique pour cerner leurs intentions réelles et anticiper leurs actions.
Le retour de Donald Trump aux États-Unis
Depuis le retour de Donald Trump à la Maison Blanche le 20 janvier 2025, les financements américains vont-ils continuer d’alimenter ces réseaux conservateurs ?
Il faut s’attendre à plusieurs changements. Les financements américains que j’ai évoqués précédemment proviennent essentiellement de fonds privés, issus d’organisations d’investissement influentes aux États-Unis. Ces ressources, destinées à des actions en Europe, se sont maintenues à un niveau relativement stable ces dernières années. Cependant, avec le retour de Donald Trump, il est possible qu’elles diminuent ; les conservateurs préférant concentrer leurs efforts directement sur le sol américain plutôt qu’en Europe.
Cela dit, ce retour entraînera malgré tout des bouleversements considérables.
Le premier a déjà été annoncé : c’est le rétablissement de la « règle du bâillon mondial » plus connue sous le nom de de Global Gag Rule. Cette politique suspend les financements américains aux organisations internationales qui soutiennent ou promeuvent l’avortement, même indirectement. Cela touche de plein fouet des structures telles que le Planning familial international, entraînant une perte de plusieurs dizaines de millions de dollars. Les conséquences seront particulièrement sévères pour les droits sexuels et reproductifs dans les pays du Sud.
La deuxième mesure, qui ne devrait tarder à être annoncée, concerne le retrait des financements américains pour le Fonds des Nations Unies pour la population (FNUAP). En additionnant ces deux décisions, on parle de pertes qui pourraient atteindre un demi-milliard de dollars, voire davantage. Ces fonds étaient cruciaux pour l’accès à la contraception et aux services de santé reproductive dans les pays en développement. Par ailleurs, l’administration Trump a déjà gelé pour 90 jours les financements de l’USAID (Agence des États-Unis pour le développement international). Cela augure d’une réduction durable de leur soutien.
Ces coupes budgétaires sont préoccupantes, mais une offensive diplomatique contre les droits des femmes semble également se renforcer. Pourriez-vous nous en dire davantage ?
C’est en effet la deuxième grande conséquence du retour de Donald Trump au Bureau ovale : la résurgence d’une diplomatie anti-droits des femmes et anti-IVG. Sous son premier mandat (2017-2021), il avait lancé la Déclaration du consensus de Genève, un texte affirmant qu’il n’existe aucun droit international à l’avortement. Cette initiative, portée par son vice-président de l’époque, Mike Pence, et les conservateurs américains, se présentait comme un document onusien, bien qu’elle n’ait eu aucune légitimité officielle.
Ce consensus avait obtenu le soutien de plus de 35 pays, parmi lesquels la Pologne, la Hongrie, une vingtaine d’États africains, ainsi que le Brésil de Bolsonaro et l’Indonésie. Lorsqu’il a pris ses fonctions en 2021, Joe Biden avait aussitôt retiré les États-Unis de cette initiative. Cependant, ce mois-ci, Donald Trump a annoncé que le pays réintégrait le consensus. Pendant la période de retrait américain, la Hongrie avait pris en charge le secrétariat du projet, assurant ainsi sa continuité. En octobre ou novembre 2024, de nouveaux États, tels que le Tchad et le Burundi, ont rejoint cette alliance.
Ce programme repose sur ce qu’ils appellent la « véritable santé des femmes » : une vision qui exclut l’avortement et la contraception, tout en prônant le rejet de l’influence des anciennes puissances coloniales. Cette rhétorique séduit de nombreux pays africains, où les gouvernements cherchent à affirmer leur souveraineté face aux pressions étrangères.
Pourtant, cette approche occulte une réalité dramatique : dans ces mêmes pays, les avortements clandestins non sécurisés sont responsables de 20 à 30 % des décès maternels. Pour les femmes confrontées à ces situations, il n’existe aucune solution viable dans le cadre de ce programme.
Cette initiative permet ainsi à Trump de s’appuyer sur une alliance de près de trente pays pour combattre les droits des femmes sur la scène internationale. Je m’attends à ce que cela entraîne de vifs affrontements diplomatiques, notamment lors de la prochaine réunion de la Commission de la condition de la femme aux Nations Unies (CSW), prévue en mars à New York. L’un des objectifs majeurs de cette session sera de réexaminer la Déclaration de Pékin et son programme d’action.
Vous avez décrit les conséquences budgétaires et diplomatiques du retour de Trump. Quels autres effets peuvent se manifester ?
Un autre effet, peut-être encore plus préoccupant, est le développement d’une galaxie d’alternatives aux droits des femmes. Ces initiatives semblent crédibles à première vue, mais elles reposent sur une désinformation habile...
Prenez par exemple les « Crisis Pregnancy Centers » – des centres de désinformation destinés aux femmes enceintes. Ils se présentent sous l’apparence de petites cliniques respectables. Une femme ayant une grossesse non désirée peut s’y rendre, espérant obtenir des conseils. Mais au lieu d’une information honnête, on lui délivre des données faussées, souvent de manière subtile. En France, cela peut se traduire par de faux numéros verts. Dans d’autres pays, ces centres physiques donnent l’illusion d’un service médical fiable.
Dans le domaine de l’éducation sexuelle, ces réseaux proposent également des programmes alternatifs : des formations soi-disant adaptées, mais où toute référence au genre est exclue. En réalité, ces programmes se limitent à un enseignement prônant l’abstinence, sous une forme édulcorée et pseudo-scientifique. Pour la contraception, ils promeuvent le « planning familial naturel », une méthode d’abstinence intermittente validée par le Vatican, mais habillée d’un vocabulaire technique pour paraître plus neutre. Ils ont même développé des applications numériques pour accompagner ces pratiques, certaines étant soutenues par des institutions européennes.
“Cette stratégie repose sur l’adoption du vocabulaire des droits sexuels et reproductifs, voire celui du mouvement féministe, mais ces initiatives sont dépourvues de tout contenu réel. Je pense que cette galaxie d’alternatives recevra un fort soutien financier dans les prochaines années.” — Neil Datta
Le problème, c’est que certaines institutions, notamment européennes, n’ont pas toujours les experts nécessaires pour déceler la nature de ces organisations. Ces dernières savent parfaitement présenter des dossiers conformes, avec les bons termes et une apparence crédible. Elles passent ainsi au travers des contrôles, ce qui leur permet de s’implanter durablement dans les réseaux de financement. Cette stratégie risque de devenir un enjeu majeur dans les années à venir.
La diplomatie féministe pourrait-elle constituer un premier rempart de résistance ?
La diplomatie féministe, en théorie, pourrait être un levier puissant. Mais elle doit éviter un écueil majeur : devenir un projet partisan, dépendant d’un seul gouvernement. J’ai assisté à un forum de la diplomatie féministe en 2023, où étaient présents des gouvernements, des ONG, des chercheurs et des fonctionnaires. Ce qui m’a surpris – et même inquiété – c’est l’absence totale de responsables politiques.
C’est dangereux, car dans une démocratie, les alternances politiques sont inévitables. Si cette diplomatie féministe n’est pas portée par plusieurs familles politiques, elle risque d’être balayée au prochain changement de majorité. C’est précisément ce qui est arrivé en Suède : le gouvernement qui avait lancé cette initiative l’a vue disparaître lorsque l’extrême droite est arrivée au pouvoir.
En France, il serait crucial d’impliquer diverses forces politiques – Renaissance, le Nouveau Front Populaire, Les Républicains – pour faire de cette diplomatie un projet national, et non simplement macronien. Certes, vu le climat politique actuel, cela peut sembler difficile, mais cette stratégie est indispensable si l’on veut garantir sa pérennité.
La réponse de l’Europe
Comment l’Europe pourrait-elle réagir face aux coupes budgétaires américaines sous Donald Trump ?
L’Europe a la capacité fiscale d’agir. Aux États-Unis, environ 12 % de l’aide publique au développement est consacrée aux droits sexuels et reproductifs. En Europe, cette part se situe autour de 2 à 4 %. Si les Européens investissaient au même niveau que les Américains, les pertes dues aux coupes de Trump passeraient presque inaperçues. Il ne suffit pas de faire de grandes déclarations ; il faut que les moyens financiers suivent les priorités annoncées.
Selon vous, quelles pourraient être les différentes stratégies pour contrer ces réseaux ?
Il n’existe pas de solution simple pour contrer ces réseaux, mais j’ai identifié un processus en cinq étapes, que je résume par les « cinq D » : découvrir, désarmer, délocaliser, démonétiser et défendre. Chaque étape joue un rôle essentiel dans la lutte contre leur influence. Voici en quoi elles consistent :
Découvrir
La première étape consiste à cartographier ces réseaux pour comprendre leur organisation dans chaque pays. Qui sont leurs acteurs ? Quels sont leurs financements, leurs stratégies et leurs objectifs ? Cette analyse approfondie permet de définir des contre-stratégies adaptées, qu’il s’agisse de petites associations locales ou d’organisations puissantes et bien financées. En Belgique, par exemple, en 2022, un rapport commandé par la secrétaire d'État à l'Égalité des genres, à l'Égalité des chances et à la Diversité a dressé un état des lieux des mouvements anti-genre, fournissant ainsi des clés d’action plus ciblées.Désarmer
Une fois ces réseaux identifiés, il s’agit de neutraliser leurs actions. Cela nécessite des réponses spécifiques en fonction de leurs domaines d’expertise. Si un groupe excelle dans les contentieux juridiques, il faut mobiliser des juristes capables de contrer ces offensives. En France, où ces mouvements misent particulièrement sur la communication, il est indispensable d’analyser l’impact de leurs campagnes médiatiques et de structurer une réponse adéquate pour limiter leur influence.
Délocaliser
Ces réseaux cherchent à s’infiltrer au plus près des cercles de pouvoir. L’enjeu est donc de les tenir à distance ou de rendre cette proximité politiquement coûteuse. En janvier 2025, un exemple récent, illustre ce danger : Reem Alsalem, rapporteuse spéciale des Nations Unies sur la violence contre les femmes et les filles, s’est associée à une organisation anti-genre très controversée, ECLJ - European Center for Law and Justice, basée à Strasbourg. Cette organisation a été rejetée par le Conseil de l’Europe pour non-respect des principes démocratiques et des droits humains. Il est crucial de surveiller ces alliances et de les dénoncer lorsqu’elles fragilisent l’intégrité des institutions.
Démonétiser
S’attaquer aux financements est une priorité. Dans certains pays, ces groupes bénéficient de subventions publiques, ce qui pose un réel problème. Les financements privés sont plus difficiles à contrôler, car chacun a le droit de financer la cause de son choix. Toutefois, il est possible d’envisager des campagnes de responsabilisation. En Espagne, l’un des principaux financeurs de ces mouvements est l’ancien président d’El Corte Inglés, une chaîne de grands magasins équivalente aux Galeries Lafayette en France. Des campagnes de boycott pourraient dissuader de telles contributions, car les grandes entreprises sont extrêmement sensibles à leur image publique.
Défendre
Enfin, il est crucial de protéger les personnes directement ciblées par ces mouvements. En Pologne, Marta Lempart, activiste féministe, fait face à plus d’une centaine de procès intentés par des acteurs anti-genre ou par l’ancien gouvernement du parti PiS jusqu’à la fin 2023. Ces poursuites visent à l’épuiser psychologiquement et financièrement, une forme de harcèlement judiciaire orchestrée pour la réduire au silence. Il est indispensable de soutenir ces militantes et de renforcer les droits fondamentaux.
C’est pourquoi la constitutionnalisation de l’IVG en France est une avancée majeure. Dans de nombreux pays européens, l’avortement reste criminalisé : il est seulement toléré dans certaines conditions, mais n’a pas encore le statut de droit fondamental. Il est urgent de moderniser ces législations. Ces dernières années, une quinzaine de pays ont déjà amélioré leur cadre légal. Par ailleurs, une proposition visant à inscrire le droit à l’avortement dans la Charte des droits fondamentaux de l’Union européenne a été formulée, ce qui représenterait une avancée significative pour les droits des femmes.
Un dernier mot pour conclure notre entretien ?
Ces enjeux dépassent largement la seule question des droits des femmes ou des droits humains. Ils sont devenus un point d’entrée stratégique pour des mouvements fondamentalement anti-démocratiques, qui cherchent à déconstruire nos démocraties libérales.
Ces thématiques sont désormais au cœur des stratégies des populismes d’extrême droite en Europe. En se les appropriant, ces mouvements visent à remettre en cause l’État de droit et les piliers mêmes de notre système démocratique.
“Nous sommes en réalité engagés dans une bataille d’une tout autre ampleur, une bataille de modèle de société. Ce projet conservateur ne se contente pas de restreindre les droits sexuels et reproductifs : il aura des répercussions sur l’ensemble de nos droits et libertés fondamentales. Je crains que cette menace ne soit pas encore pleinement comprise.” — Neil Datta