“Socorristas” : la force d’un réseau féministe pour le droit à l’avortement en Argentine
Dans un entretien accordé à Enflammé.e.s le 28 janvier 2025, Caroline Kim Morange raconte son immersion au cœur du militantisme féministe à Córdoba, en Argentine, dans son documentaire Socorristas (2022). Entre 2018 et 2020, l’avortement y était encore largement interdit, sauf en cas de viol ou de danger grave pour la santé. Dans ce contexte, les Socorristas, un collectif de militantes, se sont organisées pour accompagner les femmes souhaitant avorter, leur apportant soutien, écoute et informations essentielles, tout en restant dans les limites légales de la transmission d'informations.
Reconnues à leurs foulards verts, symbole emblématique de la lutte pour l’avortement dans toute l’Amérique latine, ces activistes, surnommées les « secouristes », font partie d’un vaste réseau nommé Socorristas en red. À Córdoba, leur groupe, Socorristas Córdoba Hilando, rassemble étudiantes et femmes actives qui, par des permanences d’écoute, des ateliers d’information et un suivi à distance, accompagnent les femmes pour garantir des avortements aussi sûrs que possible.
Caroline Kim Morange, installée alors à Córdoba, a suivi leur combat quotidien. À travers ce film, elle éclaire la solidarité et la sororité qui structurent ce réseau féministe. Elle offre ainsi le témoignage d’un combat universel : celui des femmes qui revendiquent, face à des lois oppressives, le droit de disposer librement de leur corps.
Caroline Kim Morange, la réalisatrice de Socorristas sorti en 2022 (Frédéric Coudreau)
Qu’est-ce qui vous a poussée à réaliser Socorristas ? Était-ce une démarche personnelle, politique, ou les deux ?
En 2018, je suis partie en Argentine pour des raisons familiales. J’avais prévu de rester un certain temps, et j’avais en tête de réaliser mon premier long-métrage documentaire. J’avais suivi une formation spécialisée dans le cinéma documentaire, axée sur le cinéma direct, qui m’a donné les outils pour me lancer. Mais au début, je ne savais pas encore quel sujet j’allais traiter.
C’est un peu par hasard que je me suis retrouvée au cœur de ce moment historique. Le 8 mars 2018, j’ai assisté à une manifestation à Córdoba, à l’occasion de la Journée internationale des droits des femmes. J’ai été saisie par l’ampleur de la mobilisation. En France, à cette époque, le féminisme n’était pas aussi populaire qu’aujourd’hui. Bien sûr, il y avait des militantes, mais on ne voyait pas un mouvement populaire d’une telle force. Là, en Argentine, c’était une véritable marée humaine, un cri collectif. Cette expérience m’a bouleversée. J’ai eu envie de plonger dans cette histoire et de documenter ce combat.
C’était aussi une manière de rendre hommage à celles qui nous ont précédées. En observant ces militantes, je pensais aux luttes de nos mères et nos grands-mères pour la légalisation de l’avortement dans les années 1970. Leur énergie, leur ténacité, tout cela résonnait profondément en moi.
Vous avez donc décidé de suivre les Socorristas. Comment avez-vous gagné leur confiance ?
Dès notre première rencontre, j’ai expliqué que je souhaitais réaliser un documentaire sur leur lutte. L’une des militantes m’a parlé d’un film de 1982, Regarde, elle a les yeux grand ouverts, réalisé par Yann Le Masson. Elle m’a dit : « Nous aimerions quelque chose comme ça, mais pour nous. » Ce désir exprimé m’a beaucoup aidée.
Elles m’ont accueillie avec une grande ouverture. Je pense que certaines avaient conscience de l’importance de garder une trace de ce qu’elles faisaient, surtout dans ce contexte où tout était encore incertain. J’ai eu la chance d’être intégrée rapidement dans leur quotidien.
Córdoba est la deuxième ville d'Argentine après Buenos Aires (Encyclopædia Universalis France)
Combien de temps avez-vous travaillé sur ce projet ?
Le tournage principal a duré un peu plus d’un an, de 2018 à début 2019. Mais des images additionnelles ont été captées jusqu’en 2020, notamment lors des grands rassemblements et du vote final au Congrès. Quant au montage, il s’est étalé sur plusieurs années et s’est achevé en 2022. Réaliser un premier film est une aventure exigeante, mais aussi extrêmement formatrice.
Pouvez-vous nous décrire les Socorristas et leur manière de militer ?
Les Socorristas accompagnent les femmes qui souhaitent avorter. À l’époque où j’ai tourné, l'avortement était interdit, hormis trois exceptions — en cas de viol, de malformation du fœtus ou de danger pour la vie de la femme. Le fonctionnement de l’association est basé sur une organisation horizontale, où chaque décision est prise collectivement.
Elles organisent des rencontres avec les femmes qui souhaitent avorter en petits groupes. Ces moments sont essentiels, car ils permettent aux femmes de se sentir moins seules et d’échanger sur leurs parcours. Elles expliquent alors comment utiliser les médicaments abortifs et répondent aux questions. Ensuite, elles poursuivent l’accompagnement par téléphone, en restant disponibles à chaque étape. Ce qui m’a particulièrement marquée, c’est leur capacité à créer un espace de confiance. Les Socorristas savent que chaque femme arrive avec ses peurs, ses doutes, parfois sa honte. Elles sont attentives à chaque détail : un mot rassurant, un geste de soutien. Elles transforment un acte souvent stigmatisé en une expérience où la bienveillance domine.
“Mais elles sont aussi flamboyantes dans leurs actions publiques : dans les rues, elles chantent, dansent, et se battent pour sortir l’avortement de la honte et de la clandestinité.” — Caroline Kim Morange (image extraite du documentaire)
Dans votre documentaire, vous montrez à la fois des moments d’intimité et des scènes plus spectaculaires comme les manifestations. Comment avez-vous équilibré ces deux dimensions ?
Les Socorristas vivent constamment entre l’ombre et la lumière. Leur travail clandestin est marqué par la discrétion et la tendresse. Elles répondent au téléphone, écoutent, conseillent. Mais elles sont aussi flamboyantes dans leurs actions publiques : dans les rues, elles chantent, dansent, et se battent pour sortir l’avortement de la honte et de la clandestinité.
Au moment du montage, j’ai cherché à refléter cette dualité. Les scènes d’intimité montrent leur humanité, leur attention aux femmes qu’elles accompagnent. Les manifestations, en revanche, capturent la puissance collective. J’ai aussi intégré des séquences plus contemplatives pour offrir des respirations dans le récit, des moments où l’on peut simplement ressentir les émotions sans paroles.
Quels symboles étaient importants à filmer ?
Ce qui m’a intéressée, c’est la manière dont elles s’approprient l’espace public à travers ces symboles, comme le foulard vert. Ces gestes rendent leur lutte visible et palpable. Le vert a été choisi par les militant.e.s de la campagne pour la légalisation de l’avortement, puis il est devenu un symbole d’espoir et de vie, une réponse directe à la rhétorique de ceux qui se disent « pro-vie ». Filmer ces moments permettait de montrer la puissance de cette affirmation collective.
Le film montre aussi le vote historique de 2020. En quoi ce moment était-il décisif ?
Le vote du 30 décembre 2020 était l’aboutissement de décennies de lutte. Ce qui a fait la différence, c’est que les associations féministes ont investi plusieurs domaines stratégiques en parallèle. Elles ont participé activement à la rédaction du projet de loi, en travaillant avec des experts pour inclure des termes comme « toutes les personnes en capacité d’être enceintes » au lieu du terme classique « femmes » couramment utilisé à travers le monde afin d’inclure les personnes trans et intersexes.
Elles se sont aussi mobilisées auprès des députés. Il ne s’agissait pas simplement de manifestations : elles ont élaboré des arguments solides, construit des discours et convaincu les législateurs de l’importance de cette réforme. C’est cette organisation collective, précise et réfléchie, qui a permis de faire voter la loi.





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Caroline Kim Morange est réalisatrice de films documentaires depuis 2013. Durant sa formation aux Ateliers Varan en 2017, elle réalise La reine Hermine, sélectionné au festival Traces de Vie de Clermont-Ferrand. Socorristas, tourné en Argentine, est son premier long-métrage documentaire.
Au-delà de la réalisation, elle travaille sur l’image et le son avec des publics variés, notamment des jeunes, des scientifiques et des femmes victimes de violences. En 2022, elle co-anime à Paris des ateliers de création documentaire avec des femmes ayant subi des violences. De cette démarche naît Face à face, sorti en 2023 et diffusé lors de projections-débats.
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