Justice restaurative : repenser la réparation au cœur du système judiciaire

Magistrat, docteur en droit, ancien juge des enfants et ex-secrétaire général de l’Institut des Hautes Études sur la Justice, Antoine Garapon a également été membre de la Commission indépendante sur les abus sexuels dans l’Église (CIASE) de 2019 à 2021. Aujourd’hui président de la Commission Reconnaissance et Réparation (CRR), il continue de repenser en profondeur le rôle de la justice.

Dans son ouvrage Pour une autre justice : La voie restaurative (Éditions PUF, 2025) il met en lumière les limites de la justice punitive et l’urgence d’un système fondé sur la réparation. Il s’interroge sur les mécanismes institutionnels qui prolongent les souffrances des victimes et propose une approche visant à leur rendre la capacité de se reconstruire. Dans cet entretien accordé à Enflammé.e.s le 7 février 2025, il partage sa vision d’une justice qui prend pleinement en compte l’expérience des victimes.

Antoine Garapon

“Parce que la justice ne peut être véritablement humaine si elle ne prend pas en compte l’expérience des victimes. Ce sont elles qui m’ont appris ce que signifie être victime et ce qu’elles attendent de la justice. Il ne suffit pas de punir l’agresseur ; cela ne suffit pas à réparer.” — Antoine Garapon (Christophe Abramowitz © Radio France)

 

Quelles raisons vous ont conduit à écrire Pour une autre justice : La voie restaurative, et pourquoi avez-vous choisi de le publier à ce moment précis ?

Cette réflexion remonte à loin. En fait, j’ai commencé ce livre, d’une certaine manière, il y a trente, quarante ans, peut-être même plus. J’ai commencé en effet ma carrière comme juge des enfants, fonctions que j’ai exercées pendant douze ans. Ce fut une expérience marquante, presque initiatique. J’y ai été confronté à des situations de violence extrême, notamment au sein des familles, qui obligent à s’interroger sur le « scandale du mal » ? Pourquoi des personnes, souvent proches de leurs victimes, peuvent-elles se transformer en bourreaux ? Je me souviens avoir été frappé par les cas de maltraitance maternelle : un enfant en bas âge, vulnérable, dépend totalement de sa mère… et c’est parfois elle qui devient la plus grande menace pour sa survie​.

En parallèle, mon parcours académique, notamment en sociologie et en anthropologie, m’a permis d’approfondir ces questions. Je voulais penser la justice non pas à partir d’un cadre abstrait ou idéologique, mais à partir des pratiques concrètes, des récits de vie, de la douleur exprimée par les victimes​.

 
 

Vous soulignez ce lien entre la proximité et la violence, et cela résonne fortement avec les récits des femmes victimes de violences sexuelles que vous évoquez. Ces violences semblent pervertir les relations intimes et sociales. Pouvez-vous nous en dire plus ?

Oui, c’est un point central. Prenons l’exemple du viol. Il s’agit d’un crime à part, où l’inversion des rôles est totale. La victime se sent souvent coupable, tandis que l’agresseur, lui, peut se sentir innocent. Anne Bouillon, une avocate pénaliste féministe, en témoigne : les femmes qu’elle reçoit dans son cabinet sont psychologiquement brisées. Elles ont subi des violences maximales, parfois de la part de conjoints ou d’hommes qu’elles aimaient et qui étaient censés les aimer en retour​ ; le simple fait qu’une avocate leur dise que ce sont elles les victimes, les soulage.

Ce renversement est profondément déstabilisant. Bien sûr, la domination patriarcale joue un rôle majeur, mais ce n’est pas le seul facteur. Ces violences plongent les victimes dans une situation existentielle où elles doivent survivre à la trahison d’une relation fondamentale. L’amour devient source de terreur, de destruction. C’est une perversion de la relation elle-même.

Vous décrivez une inversion relationnelle qui enferme les victimes dans la culpabilité et placez leur vécu au cœur de votre réflexion. Pourquoi est-ce indispensable à la justice ?

Parce que la justice ne peut être véritablement humaine si elle ne prend pas en compte l’expérience des victimes. Ce sont elles qui m’ont appris ce que signifie être victime et ce qu’elles attendent de la justice. Il ne suffit pas de punir l’agresseur ; cela ne suffit pas à réparer. Une femme battue ou violée peut se sentir coupable de ce qu’elle a subi. Un enfant abusé par un prêtre peut porter en lui cette culpabilité toute sa vie. Cette inversion est sidérante. Nous avons tous, en tant que société, un devoir de jugement moral : affirmer clairement que ce qui leur est arrivé est inacceptable​​.

Mettre la victime au centre, c’est aussi reconnaître sa souffrance et l’impact dévastateur de l’acte criminel sur sa vie entière. Ce n’est pas une réparation financière qui peut compenser des années de traumatisme. C’est une reconnaissance sociale, existentielle​.

Pour une autre justice. La voie restaurative

Pour une autre justice. La voie restaurative a été publié par les Éditions PUF le 02 janvier 2025.

Vous abordez la notion de sacrifice, en expliquant que les institutions, y compris la justice, reproduisent parfois ces mécanismes, notamment au détriment des femmes et des enfants. Pouvez-vous nous éclairer sur ce point ?

Effectivement, c’est une idée que j’ai travaillée en m’appuyant notamment sur les analyses de René Girard[1]. Les sociétés ont souvent fonctionné autour de mécanismes de violence sacrificielle. Les institutions – qu’il s’agisse de l’Église, de la famille ou de l’État – ont sacrifié certains individus pour maintenir l’ordre social. Ces individus, ce sont fréquemment les plus vulnérables : les femmes, les enfants, ou d’autres minorités. Le sacrifice est caché, masqué par le discours sur l’autorité ou la paix collective.

Dans le contexte des violences sexuelles, par exemple, ce mécanisme de sacrifice se traduit par le silence imposé aux victimes. Ce silence les enferme dans une forme d’exil intérieur, leur ôtant leur dignité et leur capacité à se reconstruire. Les mouvements récents, tels que #MeToo ou la Commission indépendante sur les abus sexuels dans l’Église (CIASE), ont eu le courage de rompre cette logique sacrificielle. Ils redonnent aux victimes une place et une voix, ce qui force la société à revoir ses fondements.

La justice restaurative s’inscrit donc en rupture avec cette tradition sacrificielle. Mais comment se met-elle en œuvre concrètement ?

La justice restaurative peut intervenir à différents moments : avant, pendant ou après le procès. Elle repose sur l’idée que la réparation doit être globale, prenant en compte les besoins de la victime sur les plans matériel, psychologique et social. Cela peut passer par des rencontres avec l’agresseur, mais uniquement si la victime le souhaite et dans un cadre sécurisé. Le film de Jeanne Herry, Je verrai toujours vos visages (2023), illustre bien cette approche​​.

En France, cette justice reste encore expérimentale, bien qu’elle soit encadrée par la loi depuis 2014. Des associations, comme la Commission Reconnaissance et Réparation (CRR) ou encore l’Institut Français pour la Justice Restaurative, jouent un rôle essentiel. Toutefois, il manque encore une véritable demande sociale pour généraliser ces pratiques​.

Quels sont les principaux défis pour intégrer la justice restaurative dans notre système judiciaire, en particulier pour les victimes de violences sexistes et sexuelles ?

Le premier défi est de dépasser les réticences culturelles. Notre système juridique est encore dominé par une logique punitive. Beaucoup peinent à comprendre qu’une sanction pénale ne suffit pas toujours à réparer l’atteinte subie. Par ailleurs, les institutions doivent apprendre à écouter les victimes sans les enfermer dans des rôles stéréotypés de souffrance ou d’innocence.

Il faut aussi des espaces sécurisés où les victimes peuvent parler sans pression, ni celle de se taire, ni celle d’être poussées au combat judiciaire. Elles doivent pouvoir retrouver une forme de pouvoir sur leur propre histoire​.

La justice restaurative peut-elle contribuer à transformer les rapports sociaux, notamment en ce qui concerne le patriarcat ?

Oui, j’en suis convaincu. En remettant la victime au centre, en reconnaissant pleinement son vécu, cette justice remet en cause les structures de pouvoir qui invisibilisent ou minimisent les violences. Elle propose une justice tournée vers la réparation, vers le rétablissement des relations humaines. Cela rejoint les aspirations féministes à une justice transformative, capable de changer en profondeur les relations de domination​​.

  • [1] René Girard (1923-2015) était un anthropologue et philosophe français, professeur émérite à l'Université de Stanford. Il est connu pour sa théorie du désir mimétique et ses travaux sur les mythes fondateurs, le sacrifice et le bouc émissaire.

 
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