“Sociologie de l’avortement” : des luttes historiques aux enjeux contemporains

Le 17 janvier 2025 a marqué le 50ᵉ anniversaire de la promulgation de la loi autorisant l’interruption volontaire de grossesse (IVG) en France, plus connue sous le nom de « loi Veil ».

Marie Mathieu, sociologue, post-doctorante au Cermes3 (Centre de recherche médecine, science, santé, santé mentale, société), et Laurine Thizy, professeure agrégée de sciences économiques et sociales et docteure en sociologie à l’université Paris 8, ont exploré les multiples dimensions de l’avortement dans Sociologie de l’avortement (Éditions La Découverte, 2023). Elles y examinent les évolutions légales, les résistances sociales et politiques, ainsi que les réalités concrètes vécues par les femmes.

Dans cette interview accordée à Enflammé.e.s le 23 janvier 2025, les sociologues reviennent sur les dynamiques historiques, les inégalités territoriales et les défis actuels liés à l’accès à l’IVG, en France et ailleurs.

Sociologie de l'avortement

“Utiliser le terme « avortement », c’est si je puis dire, refuser d’euphémiser l’acte, qui demeure encore stigmatisé. L’avortement est un mode de contrôle des naissances utilisé dans toutes les sociétés et de tout temps. Le droit à l’avortement et son accès sont indispensables pour garantir l’autonomie procréative des femmes.” — Marie Mathieu

 

Dans votre ouvrage, vous utilisez principalement le terme « avortement ». Existe-t-il une nuance entre « avortement » et « IVG » ? Quelle est-elle ?

Marie Mathieu. - En effet, il y a une distinction importante. Nous avons délibérément choisi d’employer le terme « avortement » afin de replacer ce fait social dans une perspective historique et internationale.

Le terme « IVG » – interruption volontaire de grossesse – est une catégorie plus récente, une construction juridique et sociale, comme celle des interruptions de grossesse pour motif médical (dites aussi interruptions médicales de grossesse : IMG), autrefois désignées interruptions thérapeutiques de grossesse (ITG).

C’est la loi Veil qui a introduit en France cette distinction et introduit une bi-catégorisation des avortements devenus légaux.   

 
 

Pourquoi alors avoir privilégié le terme d’« avortement » dans votre ouvrage ?

Marie Mathieu. - Pour plusieurs raisons. D’abord, le mot « avortement » inscrit cette question dans une continuité historique. Il était important pour nous de rendre compte dans l’ouvrage des luttes collectives ayant précédé la loi Veil et de nous écarter des récits qui mettent en avant des figures individuelles comme Simone Veil, souvent dépeinte seule dans l’arène parlementaire face à une assemblée d’hommes. Si cette image est forte, elle tend à occulter les mobilisations collectives qui ont été décisives. Dès le premier chapitre, nous avons donc mis en lumière le rôle des collectifs militants, pour ne pas écrire une « histoire des grandes femmes » après celle des grands hommes.

Enfin, utiliser le terme « avortement », c’est si je puis dire, refuser d’euphémiser l’acte, qui demeure encore stigmatisé. L’avortement est un mode de contrôle des naissances utilisé dans toutes les sociétés et de tout temps. Le droit à l’avortement et son accès sont indispensables pour garantir l’autonomie procréative des femmes. 

Inégalités territoriales : l’accès à l’IVG en question

Sur la question du contrôle des naissances dans les territoires ultramarins dans les années 1960-1970, et plus particulièrement à La Réunion, l’État français a-t-il présenté des excuses ou reconnu officiellement ce qui s’est passé pour les femmes concernées ?

Laurine Thizy. - À ce jour, il n’y a pas eu d’excuses officielles. Les travaux de Myriam Paris, docteure en science politique, mettent en lumière une double morale très marquée. En France hexagonale, l’avortement était stigmatisé et condamné, tandis que dans les territoires ultramarins, les autorités encourageaient, parfois de manière coercitive, une limitation des naissances au sein des populations racisées. Ces pratiques reflètent un contrôle systémique de la procréation, façonné par des rapports de pouvoir nourris par une vision colonialiste et raciste.

Ces pratiques ont-elles récemment été mises en lumière auprès du grand public ?

Marie Mathieu. - Le scandale des avortements forcés à La Réunion a récemment été mis en avant par Sophie Adriansen dans son roman graphique Outre-mères (2024). Cet ouvrage illustre avec force la violence des politiques de contrôle des naissances dans ces territoires. Ces pratiques, longtemps invisibilisées, commencent tout juste à être reconnues et discutées dans l’espace public.

Pourquoi ces pratiques étaient-elles spécifiques aux territoires ultramarins ? En quoi ont-elles différé selon les régions ?

Marie Mathieu. - Les territoires dits ultramarins recouvrent des réalités extrêmement variées. L’histoire de la Réunion diffère de celles par exemple de la Guyane ou de la Guadeloupe. Les contextes sociaux, les dynamiques locales et les formes de résistance ont différé d’un territoire à l’autre, comme l’a montré par exemple Michèle Zancarini-Fournel[1].

À La Réunion, les politiques de contrôle des naissances se sont traduites dans les faits par des avortements forcés ou des stérilisations non consenties, soit des formes particulièrement graves de ce qu’on désignerait aujourd’hui comme des violences gynécologiques et obstétricales.  

Votre ouvrage semble souligner l’importance de comprendre ces spécificités régionales. Quelles conclusions en tirez-vous ?

Marie Mathieu. - Ces disparités dans les politiques de santé publique et les réalités sociales montrent que chaque territoire a une histoire unique. Si notre ouvrage propose une synthèse des enjeux liés à ces pratiques dans les territoires dits ultramarins, il reste nécessaire d’approfondir les recherches pour saisir pleinement les nuances et les complexités propres à chaque région.

Aujourd’hui qu’en est-il des mobilités nécessaires pour accéder à l’avortement dans ces territoires, notamment pour les femmes confrontées aux délais légaux ?

Marie Mathieu. - Les mobilités liées à l’accès à l’avortement représentent un enjeu majeur, surtout dans les cas où le seuil légal français est dépassé. Comme le montre Kim Renard dans ses travaux sur les représentations de l'avortement et ses histoires singulières depuis le territoire martiniquais, les expériences diffèrent considérablement selon l’endroit où l’on vit. Une femme en France hexagonale peut plus facilement se rendre aux Pays-Bas, où les délais sont plus longs, mais pour une femme vivant en Martinique ou en Guadeloupe, ces déplacements sont bien plus coûteux. Les frais de transport, d’hébergement et de prise en charge représentent des obstacles financiers considérables, et ces trajectoires restent encore largement sous-documentées.

Ces mobilités ont-elles un impact sur les inégalités d’accès à l’avortement ?

Laurine Thizy. - Absolument. Ces déplacements, souvent invisibilisés, soulignent les profondes inégalités d’accès à l’avortement selon les contextes géographiques. Ils mêlent des questions de géographie, d’histoire coloniale et de politiques publiques.

Dynamiques contemporaines : réformes, résistances et perspectives

Votre ouvrage met en lumière les transformations légales introduites par la loi Aubry-Guigou de 2001. Quels ont été, selon vous, les changements majeurs qu’elle a instaurés, et comment cette loi a-t-elle été reçue ?

Laurine Thizy. - Cette loi marque un véritable tournant. Si la loi Veil, dans les années 1970, représentait un acte « concédé » aux femmes, la loi Aubry-Guigou s’inscrit plutôt dans une affirmation de leur droit à l’avortement. Elle introduit plusieurs changements notables : d’abord, l’allongement du délai légal pour recourir à l’avortement, qui passe de dix à douze semaines de grossesse. Ce simple allongement, à l’époque, faisait déjà grincer des dents certains médecins, et lorsqu’il est passé à quatorze semaines en 2022, les résistances ont été encore plus marquées.

Ensuite, il y a la suppression de l’obligation d’entretien pour les femmes majeures : auparavant, une rencontre avec une psychologue ou une conseillère conjugale était un passage obligatoire pour accéder à l’avortement. Mais, en pratique, ce que l’on observe dans les centres d’IVG, c’est que cette obligation a souvent été maintenue de manière systématique, comme si elle était encore en vigueur. En réalité, de nombreuses femmes n’ont pas la possibilité de refuser cet entretien, qui leur est présenté comme incontournable.

Enfin, un autre changement majeur réside dans la réorganisation de la prise en charge territoriale. Sous la loi Veil, il existait une restriction qui limitait la proportion d’avortements pratiqués dans les établissements hospitaliers : ils ne pouvaient pas constituer plus de 25 % de leur activité totale. Cela traduisait la crainte, à l’époque, que certains hôpitaux ne deviennent des « avortoirs », pour reprendre une expression de l’époque. Cette limitation a été abolie par la loi de 2001, permettant ainsi une plus grande liberté dans l’organisation des soins.

Marie Mathieu. - Suite à la loi Veil, on va assister à un ensemble de modifications légales qui vont consolider le droit à l’IVG et l’étendre progressivement. Ces transformations se sont faites par étapes, mais elles ont conduit à la redéfinition de l’avortement comme un acte de santé, un soin. Avec la loi Aubry-Guigou, l’accès à l’IVG a été ouvert à toutes les femmes sans condition de séjour et de résidence et sa prise en charge est assurée pour les personnes sans couverture sociale, comme pour celles qui désirent garder le secret vis-à-vis de l’assuré.e.

Avant 2001, des problèmes se posaient pour les mineures : à cause des déclarations de soins liées au numéro de sécurité sociale de leurs parents, ces derniers pouvaient découvrir qu’une prise en charge avait eu lieu pour leur fille. Ces évolutions ont permis une amélioration de l’accès à l’avortement pour les mineures, renforçant par là leur autonomie.

Quel regard portez-vous sur l’inscription de l'IVG dans notre Constitution le 8 mars 2024 ?

Laurine Thizy. - Cela montre qu’il existe en France une mobilisation suffisamment forte pour faire de cette question une priorité, malgré les résistances qui ont marqué ce vote. Le choix du terme « liberté », plutôt que « droit », est cependant révélateur : il n’engage pas l’État de la même manière. Cela traduit une acceptation encore partielle de l’avortement dans la société contemporaine.

Marie Mathieu. - Car l’avortement continue d’être souvent présenté sous un angle négatif dans les discours publics. Dès qu’une augmentation du nombre d’IVG est constatée, cela suscite un affolement, alimentant l’idée que l’avortement serait un échec ou une faute. Pourtant, une telle hausse pourrait être interprétée positivement : cela pourrait signifier un meilleur accès à l’avortement pour des personnes ne souhaitant pas devenir mère. Ce type de réaction montre que des réticences persistent, traduisant une difficulté à concevoir l’avortement comme un choix légitime et personnel.

Laurine Thizy. - Cette constitutionnalisation peut aussi donner l’impression d’un compromis à moindre coût face aux revendications féministes. Si elle réaffirme la légitimité des femmes à avorter, elle ne répond néanmoins pas aux questions essentielles, telles que l’accès aux soins, les disparités territoriales, la formation des praticiens ou encore les moyens alloués à l’hôpital public.

Marie Mathieu. - On ne peut ignorer le grand cérémonial qui a entouré cette constitutionnalisation. Ce message a été présenté comme un signal fort envoyé par la France à l’international, un acte de soutien face aux régressions observées ailleurs en Europe et aux États-Unis. Toutefois, il est encore trop tôt pour évaluer les effets concrets de cette mesure sur la pratique quotidienne.

Mais, on a pu observer que des professionnel.les de santé se sont engagés pour déconstruire les préjugés véhiculés par certains médecins et collèges médicaux pour faire progresser le droit en pratique. Aussi, des initiatives mémorielles significatives ont également vu le jour, dont le projet de recueil de témoignages de femmes ayant avorté avant la loi Veil qui a donné lieu notamment au documentaire Il suffit d’écouter le femmes[2] (2024).

Ces témoignages rappellent l’importance de l’histoire et pourquoi il faut préserver ce droit. De tels projets contribuent non seulement à conserver une mémoire collective, mais aussi à relancer une dynamique essentielle autour de cette question.

Depuis l’extension des délais pour l’IVG le 2 mars 2022, les structures médicales et la formation des praticiens ont-elles évolué pour répondre à ces nouveaux besoins ? Quels sont les défis qui subsistent en matière d’organisation et de transmission des savoirs ?

Laurine Thizy. - Cela dépend énormément des services et de la mobilisation des professionnels sur le terrain. Certains centres d’IVG sont particulièrement impliqués : ils s’appuient sur des publications scientifiques et des réseaux professionnels tels que l’ANCIC (Association Nationale des Centres d’IVG et de Contraception), qui jouent un rôle essentiel dans le partage des compétences et la définition de protocoles. Ces réseaux permettent également de former les praticiens aux techniques spécifiques, comme l’aspiration dans des cas où le développement embryonnaire est plus avancé. Cependant, au-delà de 15 semaines, l’aspiration devient insuffisante : on parle alors d’extraction, une technique plus complexe nécessitant une formation spécialisée.

Malgré ces initiatives, l’IVG n’est pas pratiquée de manière homogène sur le territoire. Dans certains hôpitaux, de petits services spécialisés, indépendants des départements de gynécologie, fonctionnent de manière relativement autonome. Ailleurs, l’IVG est intégrée aux activités générales des services gynécologiques, où les consultations pré-IVG et les gestes médicaux sont souvent pris en charge par des équipes différentes, parfois confiés à des internes. Cette fragmentation crée des disparités : pour certaines patientes, le suivi peut être assuré par le même praticien tout au long du parcours, alors que pour d’autres, les actes sont réalisés « à la chaîne » par des médecins qu’elles n’ont jamais rencontrés.

On observe aussi un développement progressif de l’IVG hors des hôpitaux, notamment grâce à des généralistes ou des sages-femmes qui prescrivent la méthode médicamenteuse. Bien que cette évolution élargisse les possibilités pour les patientes, elle reflète également des disparités structurelles et une organisation du soin variable d’un territoire à l’autre.

Marie Mathieu. - À cela s’ajoutent des défis majeurs liés à la formation initiale des professionnels de santé. Des études déjà un peu datées avaient déjà souligné de graves lacunes dans l’enseignement sur les questions d’avortement et de contraception aux étudiants en médecine. Si des efforts ont permis de renforcer la formation autour de la contraception ces dernières années, l’IVG, notamment dans sa dimension instrumentale, reste insuffisamment abordée.

“Cette insuffisance est d’autant plus préoccupante que, dans certains pays comme l’Italie, des groupes anti-choix ont réussi à infiltrer les formations médicales, renforçant le recours par les professionnels de santé à la clause de conscience. Cette situation met en lumière une question fondamentale : qui assure les formations et les savoirs transmis ? Car cela détermine non seulement la qualité des pratiques médicales, mais aussi les discours véhiculés sur l’avortement, entre stigmatisation et reconnaissance du droit des femmes.” — Marie Mathieu

Pourquoi observe-t-on encore une telle prudence autour de l’élargissement des compétences des sages-femmes, notamment pour les IVG instrumentales, alors que l’accès à l’IVG est censé être un droit consolidé ?

Laurine Thizy. - Cette prudence s’explique avant tout par les rapports de pouvoir qui structurent le champ médical. L’élargissement des compétences des sages-femmes, notamment pour les IVG instrumentales, remet en cause certaines frontières professionnelles. Une IVG instrumentale nécessite parfois une anesthésie, qu’elle soit locale ou générale. Si une sage-femme pilote l’intervention, cela peut placer un anesthésiste – qui est médecin – en position de « subordination » hiérarchique, ce qui est difficilement accepté dans le système hospitalier français.

Ce type de résistance illustre les tensions entre professions médicales. Les gynécologues obstétriciens, par exemple, défendent leurs prérogatives face à l’élargissement des compétences d’autres professions, comme celles des sages-femmes. Mais ces résistances vont bien au-delà de l’IVG : elles reflètent des enjeux plus larges liés à la reconnaissance professionnelle et à la rémunération des actes.

Marie Mathieu. - Cette situation est d’autant plus paradoxale que, lors de l’adoption de la loi Veil, l’avortement avait été exclusivement confié aux médecins, alors même que beaucoup d’entre eux étaient réticents à le pratiquer. Aujourd’hui, on assiste à une contradiction troublante. Certains praticiens refusent de partager cette compétence avec d’autres professionnels, comme les sages-femmes, tout en exprimant une résistance à la pratique de l’IVG au-delà d’un certain seuil. Cette dynamique révèle un mélange complexe de considérations de pouvoir, de légitimité, de valorisation financière, comme de représentations négatives de l’acte, qui freine toute évolution véritable.

Vous mentionnez que l’avortement est souvent présenté comme un épisode difficile pour les femmes, y compris dans des espaces officiels. Pourquoi cette perception persiste-t-elle encore aujourd’hui, cinquante ans après la loi Veil ?

Marie Mathieu. - En effet, l’idée d’un « drame systématique » associé à l’avortement continue de résonner. Elle trouve en partie son origine dans une phrase prononcée par Simone Veil lors de la promulgation de la loi, il y a un demi-siècle. Depuis, de nombreux travaux ont montré que, si l’avortement peut être difficile dans certains cas – notamment lorsque les conditions de vie des femmes ne leur permettent pas de porter seule un projet parental, en l’absence de solidarité conjugale par exemple –, il n’est pas intrinsèquement dramatique.

Bien sûr, certains moments peuvent être vécus comme complexes, par exemple lorsqu’une femme vit alors une séparation émotionnelle ou affronte des enjeux relationnels. Mais il serait erroné de généraliser ce type de vécu. Nous voyons également de nombreuses femmes pour qui l’avortement constitue un moment positif dans leur trajectoire de vie, une décision qui leur a permis de reprendre le contrôle et d’envisager un avenir différent, parfois bien plus serein et épanouissant.

La régulation de la procréation s’inscrit dans des rapports de genre, avec une responsabilité qui pèse largement sur les femmes. Comment l’expliquez-vous ?

Marie Mathieu. - La régulation de la procréation repose majoritairement sur les femmes, que ce soit en amont d’une grossesse, avec le choix et la gestion de la contraception, ou après la survenue d’une grossesse, lorsqu’il s’agit d’envisager une IVG ou de poursuivre une maternité. Cette division genrée du travail reflète une organisation sociale où les femmes sont perçues comme les seules responsables de la santé reproductive.

Pourtant, il est essentiel de repenser ce modèle et de trouver des moyens pour que cette régulation devienne une responsabilité partagée, entre hommes et femmes. Cela passe notamment par la sensibilisation dès le plus jeune âge, par exemple dans les cours d’éducation à la vie affective et sexuelle prévus par la loi Aubry du 4 juillet 2001, où l’on pourrait davantage insister sur la notion de responsabilité partagée en matière de (non)procréation.

Mais cela ne s’arrête pas là. On observe encore aujourd’hui une prise en charge inégale dans d’autres aspects de la santé reproductive. Prenez la question des infections sexuellement transmissibles (IST), par exemple : en France, la vaccination contre les infections à papillomavirus humain a d'abord été ciblée exclusivement sur les femmes, tandis qu’ailleurs, les deux groupes de sexe ont été informés et sensibilisés à cette prévention.

Cela invite à interroger le genre des politiques de santé (de prévention comme de soins) et les représentations collectives. La régulation de la sexualité et de la procréation ne devrait pas être à la charge exclusive des femmes. Il est essentiel de responsabiliser chaque individu, quel que soit son sexe, plutôt que de déléguer le contrôle des naissances et plus largement le travail de santé et de soins à une seule classe de sexe.

Pourriez-vous revenir sur le concept de « travail procréatif » développé dans votre livre ?

Marie Mathieu. - Le concept de « travail procréatif » est né d’une réflexion amorcée en 2017, lors d’un travail collaboratif avec Lucile Ruault[3], sociologue, chargée de recherche CNRS au Cermes3. À l’époque, nous travaillions toutes deux sur l’avortement, mais dans des contextes différents : Lucile étudiait les MLAC dissidents, dont certains ont continué à pratiquer des avortements après la loi Veil, tandis que je m’intéressais aux expériences contemporaines d’avortement en France et au Québec. Nous coordonnions avec d’autres un atelier intitulé « Genre, normes procréatives et parentalité », réunissant des jeunes chercheuses travaillant sur des sujets connexes – contraception, avortement, parentalité.

Ce travail collectif a permis d’initier une réflexion autour de la (non)procréation, du travail que cela implique de porter comme d’élever un nouvel être humain, mais aussi de contrôler son potentiel procréatif, comme de la division notamment sexuée de ce travail. Ce travail commence bien avant une grossesse : choisir une méthode contraceptive, qu’elle soit médicalisée ou non, demande une organisation logistique, un suivi rigoureux et des ajustements constants. Dans Des corps disponibles Comment la contraception façonne la sexualité hétérosexuelle (2024), Cécile Thomé, sociologue, montre que ces choix contraceptifs impliquent un investissement non seulement physique, mais aussi cognitif et émotionnel.

Cette réflexion nous a conduit à retourner vers des travaux plus anciens, comme ceux de Colette Guillaumin. Le terme « reproductif » usité dans ces différents travaux nous semblait évoquer une certaine passivité.

“En usant du terme « travail procréatif », nous souhaitions mettre en avant la dimension créative, active et productive de ce travail. Ce concept englobe toutes les tâches liées à la (non)procréation, qu’il s’agisse de gestation, d’accouchement, d’allaitement, ou même de la décision de ne pas poursuivre une grossesse, différentes séquences de vie mobilisant du travail dans ses différentes formes – physique, émotionnel, organisationnel – mais qui ne suivent pas nécessairement selon un ordre linéaire. Ce sont différents postes de travail.” — Marie Mathieu

Enfin, ce travail ne se limite pas à l’effort physique. Il mobilise également une énergie mentale importante assurée en très grande partie par les femmes. Cette division sexuée du travail procréatif peut par exemple avoir des effets sur la sexualité : une femme qui sait qu’elle a oublié sa contraception, par exemple, vivra une anxiété en lien avec une relation hétérosexuelle. Ces réalités, pourtant concrètes, sont rarement reconnues comme telles, illustrant l’invisibilisation de ce travail procréatif.

Dans quelle mesure la clause de conscience est-elle utilisée par les médecins en France aujourd’hui ? Ces refus explicites ou implicites ont-ils un impact sur l’accès à l’IVG pour les patientes ?

Laurine Thizy. - En pratique, très peu de médecins invoquent explicitement la clause de conscience pour refuser de pratiquer des IVG. Comme l’explique Raphaël Perrin, docteur en sociologie à l’université Paris 1 Panthéon-Sorbonne et membre du Centre européen de sociologie et de science politique (CESSP), dans ses travaux portant sur la prise en charge de l’avortement, la domination médicale et ses évolutions, la clause est symboliquement importante pour les médecins, car elle représente leur indépendance professionnelle. Mais refuser une IVG est mal vu dans le milieu médical aujourd’hui. Afficher une position anti-IVG ou appliquer ouvertement la clause de conscience est stigmatisé. Cela reste néanmoins un symbole fort pour les médecins, car ils tiennent à ne pas se voir dicter leurs pratiques par des décisions politiques ou administratives.

Cela dit, certains médecins contournent la pratique sans déclarer qu’ils invoquent la clause de conscience. Par exemple, ils prétextent que l’échographie de datation est illisible, demandent aux patientes de revenir plus tard ou déclarent qu’ils ne pratiquent pas cette méthode dans leur cabinet. Parfois, ce ne sont même pas les médecins eux-mêmes, mais leurs secrétaires médicales qui découragent les femmes en leur donnant des informations erronées. J’ai dans mon corpus l’exemple d’une patiente à qui une secrétaire avait dit que son gynécologue « ne faisait pas cela », alors qu’il pratiquait bel et bien des IVG. Ces pratiques sont donc rarement identifiées comme des refus explicites et encore moins signalées.

Pourquoi ces refus déguisés sont-ils si difficiles à sanctionner ?

Laurine Thizy. - Le problème, c’est que les femmes elles-mêmes ont souvent du mal à reconnaître qu’elles sont confrontées à une entrave. Il existe une asymétrie d’information : elles ne savent pas toujours ce à quoi elles ont droit ou comment un médecin est censé se comporter dans ces cas-là. Lorsqu’une patiente se voit refuser un soin, elle peut hésiter à contester, surtout dans un contexte où la relation avec le médecin est marquée par une forte asymétrie de pouvoir.

Marie Mathieu. - Alors même lorsqu’il y a des dispositions légales condamnant l’entrave à l’IVG, incluant depuis 2014 la désinformation – le délit d’entrave introduit par la loi du 27 janvier 1993, a été étendu à internet et aux réseaux sociaux en 2017 –, elles restent très peu mobilisées. Une femme qui vient d’avorter, par exemple, ira rarement signaler qu’elle a été victime de désinformation. Il y a toujours un certain tabou qui rend difficile de dévoiler publiquement un épisode d’avortement, dans un commissariat comme ailleurs.

Dans ce contexte, que pensez-vous des expériences à l’étranger, comme au Québec, où d’autres démarches ont été tentées ?

Marie Mathieu. - Le Québec est un exemple intéressant. Là-bas, face à l’incapacité des hôpitaux publics à prendre en charge les avortements dans des délais raisonnables, les femmes se sont tournées vers des cliniques privées. Mais cela posait un problème majeur : les femmes devaient payer cher pour un avortement, alors qu’il était autorisé du fait de la jurisprudence canadienne et que la loi garantit le droit à la santé. Un recours collectif a été initié, institué par l’Association pour l’accès à l’avortement (AAA) et en 2006, le gouvernement du Québec a été contraint de rembourser les sommes que les femmes ont dû débourser pour obtenir une IVG alors qu’elles étaient assurées par le régime d’assurance maladie du Québec entre le 2 mai 1999 et le 22 février 2006. Ces remboursements rétroactifs ont permis d’assurer la gratuité des services d’avortement entre 1999 et 2006, bien que ce n’est qu’en 2008 que l’avortement devient réellement gratuit au Québec, quel que soit le lieu de prise en charge.

Cela rejoint d’ailleurs en partie la proposition de loi[4] déposée le 17 janvier 2025 par Laurence Rossignol, ancienne ministre des Droits des femmes, actuelle sénatrice socialiste. Elle vise à reconnaître « les souffrances physiques et morales » infligées par une « législation prohibitionniste » d’avant 1975. Ce texte soulève des questions plus larges sur les frais déboursés par les femmes et souffrances vécues du fait de la loi en matière d’IVG et notamment du seuil légal, alors même que la Constitution garantit à tous.tes la protection de la santé.

Supprimer la clause de conscience pourrait-il résoudre certains de ces problèmes ?

Laurine Thizy. - Ce serait un geste symbolique fort, mais la clause de conscience est profondément ancrée dans les dynamiques de pouvoir du corps médical. Les médecins y tiennent, car elle symbolise leur autonomie par rapport aux décisions politiques. Même si elle est peu utilisée, la supprimer remettrait en cause cette indépendance, ce qui explique les résistances.

Marie Mathieu. - En pratique, cependant, la clause de conscience – qu’elle soit explicite ou déguisée – alourdit les trajectoires des patientes. Chaque étape supplémentaire, chaque rendez-vous ajouté peut compromettre l’accès à l’IVG, surtout pour les femmes déjà précaires ou vivant dans des zones rurales. Ces contradictions, entre le droit officiel/affiché et les obstacles pratiques, sont au cœur des inégalités d’accès.

Laurine Thizy. - Il faut également souligner qu’en France, le pouvoir médical est relativement indépendant, contrairement à d’autres pays comme l’Angleterre. Cette autonomie corporatiste est une spécificité française qui complique la régulation de certaines pratiques. Cela dépasse la seule question de l’IVG : c’est un enjeu plus large d’équilibre entre pouvoir médical et pouvoir politique.

Marie Mathieu. - Par ailleurs, même si l’IVG est reconnue comme un droit fondamental, les récits de désinformation et d’obstacles persistants montrent qu’il y a encore du travail à faire. Là encore, la loi Aubry de 4 juillet 2001 relative à l'éducation à la sexualité en milieu scolaire doit être appliquée. Apprendre aux jeunes leurs droits, notamment sur l’IVG comme sur la contraception, dès l’école et renforcer l’accès aux différentes méthodes d’avortement sur les territoires, pourrait réduire ces asymétries d’information et garantir que toutes les femmes, quel que soit leur parcours, puissent exercer ce droit sans entrave.

Lors de la récente manifestation anti-choix du 19 janvier, on observe que ces mouvements semblent de plus en plus présents dans l’espace public et s’insinuent insidieusement dans le champ politique. Est-ce une dynamique que vous avez constatée dans vos travaux ?

Laurine Thizy. - Ni Marie ni moi n’avons directement enquêté sur les mobilisations anti-avortement, et c’est d’ailleurs un manque notable en France. À ce jour, il n’existe pas de recherche récente qui approfondirait ce qu’avait fait Fiammetta Venner[5] dans les années 1990, lorsqu’elle avait étudié les opposants à l’IVG, leurs financements, leurs origines et leurs modes d’action.

Ce que l’on sait, grâce au travail de sociologues des religions et des mouvements conservateurs comme Séverine Mathieu ou Céline Béraud[6], c’est qu’il existe une recomposition des oppositions catholiques depuis la « Manif pour tous ». Les groupes anti-choix s’inscrivent dans cette mouvance, en adoptant des stratégies très modernes et efficaces. Ils maîtrisent les codes de la communication contemporaine : internet, les réseaux sociaux, la culture populaire, tout cela est exploité pour diffuser des messages réactionnaires sous des apparences modernes et attrayantes.

Ces groupes sont extrêmement bien organisés et soutenus par des réseaux disposant de moyens financiers conséquents. Ils bénéficient aussi d’une proximité avec des personnalités influentes, tant sur le plan politique qu’économique. Cependant, bien qu’ils soient très actifs et visibles, ils ne sont pas nécessairement plus nombreux qu’avant. Ce qui change, c’est qu’ils évoluent dans un contexte national et international favorable à leurs idées : montée de l’extrême droite, remise en question des droits des femmes dans plusieurs pays et régime médiatique où les faits peuvent être manipulés ou déformés.

Vous mentionnez un contexte international favorable. En quoi ces réseaux sont-ils influencés ou liés à ce qui se passe hors de France ?

Marie Mathieu. - Selon des acteurs au niveau européen, les réseaux anti-choix sont transnationaux. Les idées, les financements, les modes d’action circulent à travers les frontières. Par exemple, le terme même de « marche pour la vie » a été importé d’Amérique du Nord. Ce type de rhétorique, qui se veut positive, masque des positions radicalement opposées au droit à l’avortement et, plus largement, au droit des femmes à disposer de leur corps.

Laurine Thizy. - Chaque année, ces groupes se retrouvent lors de grandes rencontres internationales, comme celles organisées en Hongrie, qui servent de plateformes pour partager des stratégies et renforcer leur coordination. Ce sont des réseaux puissants, capables de nuire, notamment si un gouvernement leur prête une oreille attentive. On l’a vu dans des pays comme les États-Unis ou la Pologne, où des droits fondamentaux ont été attaqués.

“En France, pour l’instant, les signaux restent globalement positifs quant à la protection du droit à l’IVG. Mais la montée de l’extrême droite augmente la probabilité que ce droit devienne une cible politique. Si des alliances se nouaient avec d’autres gouvernements d’extrême droite en Europe ou ailleurs, le droit et l’accès à l’IVG pourraient être remis en cause, même indirectement.” — Laurine Thizy

Pourquoi est-il si difficile de documenter ces groupes en France ?

Marie Mathieu. - Enquêter sur ces groupes pose de nombreux défis. Ce sont des mouvements très prudents, qui se protègent des regards extérieurs. De plus, en tant que chercheuses, nous sommes tenues par des considérations éthiques : informer les personnes enquêtées de l’objet de nos recherches est une exigence qui peut limiter l’accès à certains espaces ou à certaines informations.

Cela rejoint un autre point : les postures politiques de ces groupes sont souvent en opposition directe avec celles de chercheuses ayant une perspective féministe. Ces tensions rendent les enquêtes encore plus complexes. Par exemple, en Amérique du Nord, des centres de « conseils aux grossesses » sont en réalité des lieux de désinformation anti-choix. Ils sont difficiles à infiltrer, et enquêter à découvert peut poser problème, tant sur le plan éthique que pratique.

Laurine Thizy. - Il faut aussi souligner que ces groupes reprennent des rhétoriques féministes pour les détourner. Ils prétendent parfois s’inquiéter de la santé des femmes, en avançant que l’avortement serait « traumatisant » ou « dangereux », alors qu’en réalité, ils cherchent à imposer des choix paternalisants. Cela leur permet de donner une apparence moderne et bienveillante à leurs discours, tout en restant profondément réactionnaires.

Marie Mathieu. - Un autre point frappant est la présence de contradictions internes dans ces mouvements. Il y a, par exemple, des femmes anti-choix qui ont elles-mêmes avorté, mais qui continuent de militer contre ce droit. Ces trajectoires montrent à quel point ces discours sont enracinés dans des logiques complexes, souvent marquées par des injonctions religieuses ou sociales.

Concernant vos enquêtes, quels défis avez-vous rencontrés lors de la collecte de données dans des contextes où l’avortement reste très stigmatisé ?

Laurine Thizy. - Il y a plusieurs enjeux qui rendent ce type de recherche particulièrement complexe. Le premier est de trouver des femmes prêtes à témoigner. Les biais de sélection sont inévitables : celles qui acceptent de participer à une enquête en sciences sociales sont souvent des femmes de classes moyennes ou supérieures, travaillant dans des secteurs proches de l’enseignement ou de la santé. Ces femmes témoignent généralement soit parce que leur expérience s’est bien déroulée, soit parce qu’elle a été très négative, et qu’elles veulent en parler. Mais cela limite la diversité des récits recueillis.

Dans les centres d’IVG, où je me suis rendue pour mes enquêtes, la population est plus diversifiée socialement. Cependant, ce n’est pas le lieu idéal pour interagir avec les femmes. Elles sont souvent prises dans un parcours de soins déjà long et éprouvant : entretien avec une conseillère, consultation médicale, échographie, prise de sang… En tant que sociologue, il serait éthiquement délicat de rajouter une charge supplémentaire à ce processus. Cela crée donc des limites dans la diversité des expériences que l’on peut documenter.

Un autre défi est lié à la temporalité : j’ai réalisé mes enquêtes avant la pandémie de Covid-19, il y a environ cinq ans. Depuis, le mouvement féministe s’est renforcé et la société a évolué, même si ces changements restent lents. Je pense que si je réalisais ces enquêtes aujourd’hui, je trouverais des résultats légèrement différents, car la visibilité militante, bien que minoritaire, a progressé.

Enfin, il y a des contraintes pratiques : pour qu’une femme puisse accorder deux heures de son temps gratuitement à une sociologue, il faut déjà qu’elle ait une certaine disponibilité. Une jeune femme qui travaille beaucoup, s’occupe de ses enfants ou de ses parents, ou vit dans une relation abusive aura beaucoup plus de mal à participer à ce genre d’étude. Ce type de limitation n’est pas spécifique à l’IVG, mais l’intimité du sujet le rend encore plus difficile à aborder.

Marie Mathieu. - Les difficultés que j’ai rencontrées ont été particulièrement importantes dans les contextes d’avortements en délai dépassé, qui sont parmi les avortements les plus stigmatisés. Avec Sophie Avarguez et Aude Harlé, nous avons tenté de recruter des femmes pour des entretiens et mener une ethnographie de leurs parcours, mais nous nous sommes heurtées à de nombreuses difficultés. Tandis qu’à Paris, je cherchais à rejoindre des femmes qui accepteraient que je les accompagne dans leur parcours, Sophie et Aude tentaient de mener des entretiens avec des femmes ayant traversé la frontière espagnole pour obtenir un avortement au-delà du seuil légal français.

Ces expériences mettent en lumière la difficulté d’accéder à des récits dans des situations où les femmes elles-mêmes ignorent parfois si leur démarche est légale ou non. Cette incertitude alourdit encore le poids du stigmate. De plus, même lorsque nous obtenons des témoignages, nous devons être extrêmement précautionneuses. Par exemple, dans un article de vulgarisation publié récemment où nous avons mobilisé l’expérience d’une enquêtée, car elle était « idéal-typique » et donnait à voir les difficultés concrètes auxquelles les femmes voulant avorter en délai dépassé sont confrontée, nous avons demandé à ce que les commentaires publics soient fermées pour éviter d’imposer à des femmes ayant vécu ce type d’expérience la violence de jugements de valeur amples de préjugés.

La pseudonymisation et l’anonymisation des données sont également des impératifs éthiques essentiels. Mais la stigmatisation de ce type d’avortement limite parfois notre capacité à recueillir certaines informations sociodémographiques, les femmes ne souhaitant pas les partager par crainte. Or, ces données sont importantes pour comprendre les dynamiques sociales et économiques à l’œuvre dans l’accès à l’IVG. C’est un équilibre délicat entre respecter l’intimité et les choix des femmes et produire des connaissances utiles.

Y a-t-il d’autres contraintes qui compliquent les enquêtes sur ces sujets ?

Marie Mathieu. - Un des défis majeurs vient de la montée en puissance des cadres éthiques et du règlement général de protection des données (RGPD), qui rendent la recherche plus complexe. Ces protocoles, bien que nécessaires pour protéger les personnes enquêtées, posent des obstacles dans certains contextes. Par exemple, pour ma thèse, je n’ai pas pu interroger des mineures, car cela aurait impliqué un consentement parental, ce qui limite l’accès à certaines expériences, puisque des femmes mineures n’ont pas toujours informées leurs parents de leur avortement. Pour contourner cet obstacle, j’ai choisi de recruter des femmes majeures qui avaient avorté lorsqu’elles étaient mineures.

Ces contraintes sont encore plus marquées dans des contextes où l’avortement est illégal. Imaginez une France où l’IVG serait interdite : il serait impossible de mener des entretiens sans recueillir des noms ou des consentements formels, ce qui mettrait en danger les personnes impliquées. Dans des pays où l’éthique de la recherche est très formalisée mais l’avortement illégal, ces restrictions rendent les enquêtes presque impossibles.

Un autre impact, indirect mais important, est la non-production de savoir. Lorsque l’accès à l’avortement est restreint, comme cela a été le cas dans différents pays du fait de la Global Gag Rule[7] (dite « règle du bâillon mondial ») ré-instaurée par Donald Trump, cela affecte en premier lieu les femmes et leur santé, l’accès à un avortement sécuritaire, mais aussi la production de données empiriques sur ces réalités. Et lorsque ces connaissances manquent, cela ouvre la porte à des discours fondés sur des préjugés qui ne reflètent en aucun cas les expériences concrètes des femmes.

Laurine Thizy. - La formalisation excessive des cadres éthiques peut devenir un outil de verrouillage lorsqu’elle est utilisée par des institutions dominantes. Cela limite les possibilités d’investigation, en particulier sur des sujets sensibles.

C’est pourquoi il est essentiel de continuer à produire des connaissances, même dans des contextes difficiles. Si nous ne le faisons pas, nous laissons le champ libre à des discours anti-choix ou conservateurs, qui risquent de s’imposer faute de contrepoids empiriques. Documenter ces réalités, c’est aussi préserver une mémoire et contrer les tentatives de réécriture ou de manipulation des faits.

  • [1] « Contraception et avortement dans les Antilles françaises (Guadeloupe et Martinique, 1964-1975) ». Clio. Femmes, Genre, Histoire, 2019/2 n° 50, 2019. p.87-108.

    [2] Documentaire réalisé par Sonia Gonzalez et diffusé sur France 5 le 14 janvier 2025. Il recueille les témoignages inédits de femmes ayant vécu des avortements clandestins en France avant 1975. Ce film, produit par l'INA, met en lumière les réalités traumatisantes de cette époque et rend hommage à l'héritage de Simone Veil.

    [3] Les travaux de Lucile Ruault portent sur le genre du travail procréatif et les savoirs hétérodoxes en santé.

    [4] Laurence Rossignol a déposé une proposition de loi, cosignée par l’ensemble des collègues de son groupe. Le texte de la sénatrice socialiste ne prévoit pas d’indemnisations mais reconnaît que la législation française jusqu’en 1975 a conduit « à de nombreux décès et ont été source de souffrances physiques et morales pour les personnes concernées ainsi que pour leurs proches ». La proposition de loi sera examinée dans la « niche parlementaire » socialiste le 20 mars 2025.

    [5] Fiammetta Venner est une politologue française, spécialiste de l'extrême-droite. Elle est l'auteure d'essais et documentaires traitant de l'intégrisme et des mouvements politiques radicaux.

    [6] Céline Béraud, directrice d’études à l’EHESS, concentre ses recherches sur plusieurs thématiques majeures : le genre et la sexualité dans le catholicisme, la place de la religion dans les institutions publiques, la sociologie du catholicisme en France, ainsi que des analyses comparatives à l’échelle européenne (Belgique, Espagne, Italie, Portugal) et avec le Québec.

    [7] La Global Gag Rule, ou « règle du bâillon mondial », est une mesure instaurée en 1984 par le président républicain Ronald Reagan, également connue sous le nom de « politique de Mexico » en référence à la ville où elle a été annoncée. Cette loi interdit aux associations et organisations internationales financées par des fonds américains de fournir des informations ou un accès à l’avortement, quel que soit leur lieu d’intervention, limitant ainsi l'accès des femmes à l'IVG à l'échelle mondiale. Depuis son instauration, elle a été systématiquement rétablie par les administrations républicaines et abrogée par les administrations démocrates. Abrogée pour la dernière fois par Barack Obama, elle avait été réinstaurée en 2017 par Donald Trump avant d’être à nouveau abrogée par Joe Biden lors de sa prise de fonction en janvier 2021. Suite à son investiture le 20 janvier 2025, Donald Trump prévoit de la réinstaurer et de la durcir, renforçant ainsi son impact sur les droits des femmes à travers le monde.

 
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